Loin des éclats médiatiques, un réalignement stratégique s’opère discrètement en Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire, le président Alassane Ouattara orchestre habilement la transition post-française en intégrant, à pas comptés, les ambitions américaines sur son sol. Une manœuvre rendue possible par le retrait occidental au Sahel, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, et une guerre d’influence mondiale de plus en plus perceptible sur le continent africain.
La fin d’une ère française, l’ouverture américaine
Le 25 février 2025, la France remettait officiellement les clés de sa base militaire de Port-Bouët à la Côte d’Ivoire, marquant la fin d’un demi-siècle de présence continue. Quelques semaines plus tard, les Américains entraient en scène. Mais cette fois, pas question pour Abidjan de céder sans condition : la souveraineté prime désormais. Ouattara s’est assuré de multiplier les partenariats – avec la Turquie, le Maroc et les États-Unis – pour diluer l’influence de chacun et conserver la main sur sa sécurité intérieure à l’approche des élections d’octobre.
Des ambitions américaines revues à la baisse
Après avoir été chassés du Niger à la suite du coup d’État de juillet 2023, les États-Unis recherchaient désespérément un nouveau point d’ancrage stratégique. La Côte d’Ivoire, stable et alignée, s’est naturellement imposée. Pourtant, là encore, Washington a dû revoir ses ambitions : ce ne sera ni Agadez bis, ni Odienné, ni même Korhogo, mais Bouaké. Et encore : une simple portion de piste d’aéroport, destinée à accueillir une flotte réduite de drones. Le général Michael Langley, chef de l’AFRICOM, a entériné cette solution discrète lors de sa visite à Abidjan le 16 mai. Aucun plan de grande base n’a été annoncé, et les perspectives demeurent floues.
Trump divise, l’Afrique négocie
Derrière cette installation minimaliste, un débat plus profond agite les hautes sphères du pouvoir américain. Le clan Trump est fracturé. D’un côté, les partisans de l’isolationnisme, partiellement victorieux depuis janvier, estiment que le continent africain ne doit plus mobiliser autant de ressources. De l’autre, certains généraux et membres du Congrès défendent une présence renforcée pour contrer les avancées chinoises et russes. Lors de son audition au Sénat début avril, le général Langley s’est montré inquiet : « Négliger l’Afrique, c’est s’exposer à un péril stratégique à long terme », a-t-il martelé, dénonçant les intentions de Pékin et Moscou.
Une politique étrangère au bord de la rupture
Le dilemme africain n’est qu’un symptôme d’un choix plus vaste auquel Donald Trump devra faire face : l’Ukraine. S’il opte pour une désescalade et une sortie négociée avec Moscou, comme il l’a promis, cela entraînerait un retrait général de plusieurs fronts, y compris en Afrique. Dans ce cas, Washington ne chercherait plus à rivaliser frontalement avec la Russie ou la Chine sur le continent, mais concentrerait ses efforts sur l’Indo-Pacifique. La réduction des ambitions américaines en Côte d’Ivoire pourrait donc n’être qu’un prélude à un désengagement plus large.
Mais l’essentiel est ailleurs : les pays africains ne sont plus des spectateurs passifs. La Côte d’Ivoire, sous la houlette d’un Ouattara stratège, démontre qu’il est désormais possible de redessiner l’architecture sécuritaire régionale en imposant ses conditions. Pour Washington, l’Afrique n’est plus un terrain conquis, mais un espace à négocier. Et ce nouveau rapport de force, bien que discret, pourrait devenir la norme dans les années à venir.
La Rédaction

