Combien d’hectares protégés ? Combien de plans de gestion adoptés ? Combien de projets de restauration réalisés ? Ces chiffres structurent une partie de la politique mondiale de conservation. Pourtant, ils peuvent donner l’illusion du progrès sans dire si les sols se régénèrent, si la biodiversité résiste ou si la forêt aurait réellement disparu sans intervention. Une question devient alors centrale : mesure-t-on ce que les gouvernements et les projets font, ou ce que leurs actions changent réellement dans la nature ?
Le paradoxe apparaît clairement en Afrique du Sud. En 2026, des chercheurs ont étudié 38 aires protégées de la région floristique du Cap. Les indicateurs traditionnels d’efficacité de gestion progressaient, notamment grâce à l’amélioration des moyens disponibles, des effectifs et de la planification.
Sur le terrain, pourtant, certains indicateurs racontaient l’histoire inverse : ceux concernant la végétation, les sols et l’état écologique des terres avaient diminué. La gestion paraissait donc meilleure dans les tableaux de bord alors que l’écosystème, lui, ne suivait pas nécessairement la même trajectoire.
Compter une action n’est pas mesurer son effet
Cette contradiction tient en partie à la manière dont la conservation est évaluée. Il est relativement simple de vérifier qu’une aire protégée existe juridiquement, qu’un plan a été rédigé, qu’un budget a été dépensé ou qu’un programme de restauration a été exécuté. Déterminer ce que ces actions ont effectivement empêché ou réparé est beaucoup plus difficile.
L’enjeu devient particulièrement évident lorsqu’on introduit une question apparemment simple : que serait-il arrivé sans la mesure de protection ?
Des chercheurs l’ont fait au Costa Rica en comparant des forêts protégées à des espaces présentant des caractéristiques comparables. Leur étude, publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, a conclu que la protection avait réellement réduit la déforestation. Mais elle a également montré que les méthodes conventionnelles surestimaient de plus de 65 % la déforestation évitée.
La raison est importante. Certaines aires protégées se trouvent dans des endroits où la pression humaine aurait de toute façon été relativement faible, par exemple des territoires éloignés, difficiles d’accès ou peu favorables à la conversion agricole. Attribuer automatiquement toute forêt encore debout au statut de protection revient donc à confondre surface protégée et forêt effectivement sauvée grâce à cette protection.
Pour l’Afrique, une question à plusieurs milliards
Cette distinction devient stratégique pour le continent africain, où la restauration des terres, la lutte contre la déforestation et le stockage du carbone attirent une part croissante des financements climatiques.
Les pays doivent pouvoir démontrer non seulement qu’ils ont planté des arbres ou délimité des espaces, mais que la couverture végétale tient dans le temps, que les sols récupèrent leurs fonctions, que l’eau s’infiltre mieux et que la pression sur les écosystèmes diminue réellement.
Des instruments tentent précisément de franchir ce cap. Le Land Degradation Surveillance Framework (LDSF), désormais appliqué dans plus de 40 pays, repose sur des observations biophysiques de terrain. Structure de la végétation, diversité végétale, carbone des sols, infiltration de l’eau, dégradation ou récupération des terres peuvent ainsi être suivis au lieu de s’en tenir au nombre d’activités réalisées. Des travaux utilisant cette approche sont notamment menés en Afrique, du Malawi à la République démocratique du Congo.
La télédétection, les données satellitaires et l’apprentissage automatique permettent ensuite de compléter ces observations et d’étendre la surveillance à des territoires beaucoup plus vastes.
Quand l’argent dépend du résultat
La question n’est plus seulement scientifique. Elle devient financière.
En octobre 2024, le Fonds vert pour le climat a intégré de manière permanente les paiements fondés sur les résultats du mécanisme REDD+ à son fonctionnement régulier. Pour son cycle 2024-2027, le Fonds a fixé à 8 dollars la tonne d’équivalent CO₂ la valeur des réductions d’émissions ou absorptions admissibles.
Le principe change la logique : il ne suffit plus de financer une intention de réduire la déforestation, il faut pouvoir établir des résultats répondant aux critères du mécanisme.
Mais le carbone est plus avancé que d’autres dimensions essentielles de la forêt. Mesurer correctement l’évolution de la biodiversité, de l’eau, de la qualité des sols ou des conditions de vie des communautés demeure plus complexe. Une forêt peut ainsi présenter un bilan carbone satisfaisant sans que celui-ci résume à lui seul son état écologique ou social.
La forêt plutôt que le tableau de bord
Ce changement de regard pourrait devenir déterminant à mesure que les engagements internationaux de restauration se traduisent en hectares, objectifs chiffrés et financements.
Car planter n’est pas restaurer. Classer un territoire n’est pas nécessairement le protéger efficacement. Dépenser un budget ne garantit pas une amélioration écologique. Et conserver une forêt déjà peu menacée ne produit pas le même résultat qu’empêcher une destruction qui aurait réellement eu lieu.
Les indicateurs administratifs restent nécessaires pour savoir si les programmes fonctionnent. Mais ils ne peuvent constituer leur propre preuve de réussite.
Le véritable test commence là où s’arrête le rapport d’activité : dans la forêt elle-même. Si les arbres, les sols, l’eau et la biodiversité ne s’améliorent pas, un tableau de bord rempli de voyants verts peut simplement masquer un écosystème qui continue, silencieusement, à passer au rouge.
La Rédaction
Sources : Robert Nasi, Quand les indicateurs s’améliorent, mais pas la forêt, Forests News / Landscape Alliance, 23 septembre 2026.
Kwaw S. Andam et al., Measuring the effectiveness of protected area networks in reducing deforestation, Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), étude sur le Costa Rica.
Green Climate Fund, décision B.40/16, Policy for results-based payments for REDD+, 24 octobre 2024.

