Dans de nombreux pays africains, la numérisation des systèmes de protection sociale est présentée comme une avancée majeure pour simplifier l’accès aux prestations publiques. Cependant, cette transformation creuse une fracture sociale numérique, laissant des millions de personnes marginalisées sans accès à ces dispositifs essentiels.
Une protection sociale en plein essor mais inégalitaire
La protection sociale a toujours été un filet de sécurité vital pour les personnes incapables de travailler en raison de l’âge, d’un handicap ou d’une maladie. En Afrique, le nombre de pays dotés de politiques sociales a bondi de 5 en 2010 à 35 en 2019, traduisant une reconnaissance accrue de son rôle dans la réduction de la pauvreté et le développement. La numérisation de ces systèmes promet un accès plus rapide, des paiements simplifiés et moins de files d’attente. Pourtant, une part importante de la population se heurte à des barrières insurmontables faute d’équipement ou de connaissances numériques.
Une fracture numérique profonde
Moins de 50 % des habitants d’Afrique subsaharienne possèdent un smartphone et à peine un tiers ont accès à Internet. Pour les travailleurs du secteur informel, premiers bénéficiaires potentiels de ces régimes, cette fracture numérique est un obstacle majeur. Une étude récente dans sept pays africains, dont le Kenya et l’Afrique du Sud, a identifié plusieurs freins : des infrastructures insuffisantes avec des zones non couvertes par les réseaux 4G, des coûts prohibitifs des smartphones et des données, un manque de sensibilisation aux droits et aux démarches, des formulaires en ligne souvent rédigés en anglais excluant les non-anglophones, et des technologies mal adaptées aux personnes en situation de handicap.
Une transition imposée et non concertée
La numérisation des systèmes de protection sociale est souvent décidée par des gouvernements sous l’impulsion d’organisations internationales comme la Banque mondiale ou des entreprises privées. Cependant, les bénéficiaires ne sont pas consultés, ce qui engendre des plateformes peu adaptées à leurs besoins et alimente un sentiment d’abandon parmi les plus vulnérables.
Des dispositifs numériques mal adaptés
La suppression d’interlocuteurs humains dans les processus accentue les difficultés. Les bénéficiaires se retrouvent démunis en cas d’erreurs ou de problèmes d’accès. De plus, la protection des données personnelles suscite des inquiétudes, beaucoup étant mal informés de leurs droits numériques ou des mécanismes de correction des erreurs dans leurs dossiers.
Construire des systèmes inclusifs pour tous
Face à ces défis, il est indispensable de maintenir des alternatives non numériques accessibles. Des campagnes de sensibilisation, des formations aux outils numériques et des supports dans les langues locales sont essentiels. Associer les travailleurs marginalisés à la conception et à la gouvernance des systèmes permettrait également de les adapter aux réalités du terrain et d’assurer qu’ils ne deviennent pas un facteur d’exclusion.
La fracture sociale numérique ne doit pas compromettre le droit fondamental à une protection sociale. Sans une stratégie inclusive, la numérisation risque d’aggraver les inégalités qu’elle prétend résoudre.
La Rédaction

