Au Zimbabwe, la médecine traditionnelle a surmonté des siècles de répression coloniale pour devenir une force vitale dans le traitement des maladies mentales. Avant l’arrivée des colons britanniques en 1890, les guérisseurs traditionnels, appelés n’anga, occupaient une place centrale dans la gestion de la santé mentale et physique des communautés, notamment parmi le peuple Shona. En shona, les troubles mentaux sont désignés sous les termes chirwere chepfungwa ou kupenga.
L’impact du colonialisme, et plus particulièrement des missionnaires chrétiens, a été dévastateur pour ces pratiques. De la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, les autorités coloniales ont cherché à imposer la biomédecine occidentale et à détruire les pratiques ancestrales, considérées comme superstitieuses. La répression des n’anga s’est intensifiée avec l’adoption, en 1899, de la loi sur la répression de la sorcellerie par le gouvernement de la Rhodésie, visant à éliminer les guérisseurs traditionnels.
Malgré ces tentatives, la répression coloniale n’a fait que repousser les guérisseurs dans la clandestinité. Les populations, démunies face aux limites du système médical occidental, se sont tournées en silence vers leurs traditions pour trouver des solutions aux troubles mentaux. La médicalisation occidentale, souvent déconnectée des réalités culturelles et sociales locales, n’a pas pu répondre efficacement aux besoins de soins des populations noires, reléguées au second plan.
La situation a commencé à évoluer dans les années 1980, après l’indépendance du Zimbabwe. Le gouvernement a lancé des initiatives pour reconnaître et réhabiliter les pratiques de guérison traditionnelles, créant ainsi l’Association des guérisseurs traditionnels du Zimbabwe (Zinatha). Cette réintégration légale a permis de redonner aux guérisseurs traditionnels leur rôle dans la gestion de la santé mentale.
Dans mon étude récente, menée dans le district de Rushinga, au nord-est du pays, j’ai exploré le rôle des n’anga auprès des Korekore, un sous-groupe du peuple Shona. Les résultats montrent que pour les Korekore, la maladie mentale est souvent perçue comme un problème spirituel, lié à la sorcellerie, à des transgressions culturelles ou à des esprits vengeurs. Même si des facteurs sociaux et physiques sont également reconnus, la maladie mentale est avant tout comprise comme une perturbation des équilibres spirituels et sociaux.
Les guérisseurs traditionnels jouent ainsi un rôle essentiel dans le traitement des troubles mentaux. Leur approche se distingue par une vision holistique, qui prend en compte à la fois les aspects physiques, sociaux et spirituels de la maladie. Un des aspects de leur travail consiste à identifier les causes sous-jacentes du trouble, telles que les mauvais esprits ou la sorcellerie, puis à utiliser des méthodes variées, allant des exorcismes à l’utilisation d’herbes ritualisées, pour restaurer l’équilibre de l’individu.
La médecine traditionnelle ne s’oppose pas systématiquement à la biomédecine, mais elle la complète. De nombreux habitants de Rushinga consultent à la fois des médecins et des guérisseurs traditionnels, cherchant ainsi à bénéficier des deux approches. Comme l’explique un participant à l’étude, Jada, qui a souffert de troubles mentaux après avoir été victime de sorcellerie, les traitements traditionnels ont joué un rôle clé dans sa guérison. Grâce à une série de rituels et de soins spirituels, Jada a pu retrouver sa santé, bien après avoir consulté l’hôpital.
Il est essentiel que le système de santé publique au Zimbabwe reconnaisse le rôle central des guérisseurs traditionnels dans la gestion des maladies mentales. En incluant ces pratiques dans le système de soins, les autorités pourraient mieux répondre aux besoins des communautés. De plus, il est nécessaire que l’éducation scolaire inclut une compréhension locale des troubles mentaux et des traitements traditionnels, afin de promouvoir un respect mutuel entre les différentes approches de guérison.
Ainsi, la médecine traditionnelle au Zimbabwe, loin de se réduire à une simple relique du passé, émerge aujourd’hui comme une approche puissante et indispensable pour traiter les troubles mentaux, en harmonie avec les croyances et les réalités culturelles locales.
La Rédaction

