Longtemps confiné aux clairières initiatiques et aux veillées nocturnes de transmission orale, le Mvet Oyeng vient de franchir une frontière décisive. Cet art musical et oratoire millénaire, pilier de la civilisation ekang, a été officiellement inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco, à l’initiative conjointe du Cameroun, du Gabon et du Congo.
Cette reconnaissance ne consacre pas seulement un instrument ou une pratique artistique. Elle entérine une vision du monde, une architecture de la parole et une mémoire collective longtemps tenue à l’écart des récits universels.
Une consécration culturelle au-delà des frontières

L’inscription du Mvet Oyeng est le fruit d’une démarche rare : trois États, porteurs d’une même matrice civilisationnelle, ont uni leurs efforts pour faire reconnaître un héritage partagé. En validant cette candidature transnationale, l’Unesco reconnaît l’existence d’un espace culturel commun aux peuples Ekang, au-delà des découpages politiques contemporains.
Ce choix marque un tournant historique. Le mvet quitte le seul champ de la transmission initiatique pour entrer dans celui du patrimoine mondial, sans pour autant perdre sa charge symbolique.
Un instrument sacré, une parole codifiée
Le mvet oyeng se présente comme un instrument à cordes fabriqué à partir d’une branche de raphia, de cordes végétales et de calebasses servant de caisses de résonance. Il peut comporter quatre à quinze cordes, selon la maîtrise et le rang du joueur.
Mais réduire le mvet à sa facture matérielle serait une erreur fondamentale. Dans la tradition ekang, il est avant tout un médium de la parole, un support de récits épiques, de généalogies, de réflexions philosophiques et de savoirs ancestraux. Le joueur de mvet n’est ni un simple musicien ni un amuseur public : il est dépositaire d’un héritage, souvent transmis par initiation, parfois perçu comme un savoir à dimension spirituelle.
Des figures reconnues telles que Mballa Pierre ou Scienty Ekoro rappellent que la maîtrise du mvet implique discipline, mémoire et responsabilité.
Une littérature orale de portée universelle

Le Mvet Oyeng porte une littérature dense, complexe, souvent comparée aux grandes épopées fondatrices de l’humanité. Ses récits convoquent héros mythiques, batailles symboliques, alliances, trahisons et interrogations existentielles. On y parle de courage, de mort, de justice, de filiation et de destinée humaine.
Cette richesse narrative, longtemps cantonnée à l’oralité, attire aujourd’hui l’attention des chercheurs, des linguistes et des historiens, conscients de la fragilité de ces corpus face à l’érosion des pratiques traditionnelles.
Une reconnaissance porteuse d’avenir
Célébrée notamment au Musée national du Cameroun, l’inscription du Mvet Oyeng ouvre de nouvelles perspectives. Pour des universitaires comme le Pr Joseph Owona Ntsama, cette reconnaissance peut devenir un levier stratégique pour la valorisation culturelle, le développement du tourisme patrimonial, la formation des jeunes générations et la protection des détenteurs de ce savoir.
Encore faut-il que cette visibilité internationale respecte l’essence initiatique du mvet, sans le réduire à un simple objet folklorique.
Quand l’Afrique parle au monde par sa propre voix
En entrant au patrimoine immatériel de l’humanité, le Mvet Oyeng rappelle une évidence trop souvent ignorée : l’Afrique ne transmet pas uniquement des rythmes ou des sons, elle transmet des systèmes de pensée, des cosmogonies et des bibliothèques vivantes.
Ce que l’Unesco reconnaît aujourd’hui, ce n’est pas un vestige du passé, mais une parole toujours vivante, désormais appelée à dialoguer avec le monde sans se renier.
La Rédaction

