Du 3 au 31 mars 2026, la Galerie Vema accueille l’exposition Empreinte du regard, consacrée à l’œuvre picturale de Moussa Sène Absa. Figure majeure de la création sénégalaise, né en 1958 à Dakar, l’artiste est connu du grand public comme cinéaste, écrivain et compositeur. Pourtant, la peinture occupe dans son parcours une place essentielle, intime et profondément nécessaire.
Avec Empreinte du regard, le public découvre ou redécouvre une dimension fondamentale de son travail. La toile n’est pas pour lui un détour, mais un prolongement naturel de son univers. Là où le cinéma déploie le temps, la peinture le suspend. Chaque œuvre agit comme une concentration d’émotion, un arrêt sensible sur des fragments de vie, de mémoire et de tension sociale.
Une peinture de la présence


Chaque toile semble habitée par une respiration intérieure, par une tension contenue qui confère aux figures une densité presque palpable. Il ne s’agit pas de raconter une scène, mais de faire surgir une présence. Les corps, les visages, les regards ne sont jamais décoratifs. Ils se tiennent dans un espace chargé de mémoire, à la lisière de l’intime et du collectif. La composition participe de cette intensité. Les formes s’équilibrent dans un mouvement maîtrisé, parfois frontal, parfois traversé d’élans plus libres. Les couleurs, franches et vibrantes, structurent l’émotion plus qu’elles n’ornent la surface. Elles construisent un climat intérieur, une atmosphère dans laquelle le regardeur est invité à entrer avec lenteur. La figure humaine occupe le centre du dispositif pictural. Femmes, enfants, anciens, musiciens ou groupes familiaux apparaissent avec une autorité tranquille. Ils ne posent pas pour être vus, ils existent pleinement. Leur présence déborde le cadre, comme si leur histoire continuait hors champ. Cette force retenue traduit une attention profonde à la dignité des êtres. Dans ces œuvres, le silence parle. Les gestes suspendus, les regards fixes ou détournés suggèrent des récits que l’artiste ne cherche pas à expliquer. Il laisse des zones ouvertes, des espaces de projection. Ainsi, la toile devient un lieu de rencontre où mémoire, émotion et conscience se croisent avec intensité.
Héritage et renouvellement


Héritier d’une tradition artistique sénégalaise marquée par l’affirmation identitaire et la réhabilitation des imaginaires africains, il prolonge l’élan initié par l’École de Dakar. Ce mouvement, soutenu dès les premières années de l’indépendance autour du Musée Théodore Monod d’Art Africain, posait les bases d’un art enraciné dans les symboles, les rythmes et les formes du continent, tout en dialoguant avec le monde. Chez Moussa Sène Absa, cet héritage ne se manifeste pas comme une répétition formelle. Il se transforme en matière vivante. Les scènes de rituels, les figures de devins, les cérémonies comme Tabaski ou les processions deviennent des espaces de recomposition. L’artiste ne fige pas la tradition, il la traverse. Les corps sont stylisés sans être abstraits, les regards semblent porter une mémoire ancienne tout en affrontant les tensions contemporaines. Le renouvellement s’opère dans la manière dont il conjugue narration et densité plastique. Son expérience de cinéaste irrigue la toile. Chaque composition suggère une histoire sans l’enfermer. Les plans se superposent, les couleurs créent des contrastes vibrants, les gestes ouvrent un récit possible. Il ne s’agit plus seulement de représenter un patrimoine, mais d’interroger sa place dans une société en mutation. Son œuvre dépasse la simple continuité esthétique. Elle affirme que l’identité est un mouvement. En revisitant les codes hérités, Moussa Sène Absa les insuffle d’une énergie nouvelle. Entre mémoire et présent, son travail pictural devient un espace de dialogue où la tradition n’est pas conservée, mais réinventée.
Une œuvre de responsabilité


Avec Moussa Sène Absa, la peinture ne relève ni du simple exercice esthétique ni d’une recherche formelle isolée du réel. Elle s’inscrit dans une conscience aiguë du monde, dans une volonté de témoigner et de transmettre. Parler d’une œuvre de responsabilité, c’est reconnaître que chaque toile engage une position, une éthique du regard et une fidélité à la mémoire collective. Responsabilité envers les figures représentées, d’abord. Les femmes, les enfants, les anciens, les musiciens ou les initiés qui peuplent ses compositions ne sont jamais réduits à des archétypes. Ils sont porteurs d’histoires, de tensions intimes, de dignité silencieuse. L’artiste leur offre un espace de visibilité où leur présence devient centrale, irréductible. Peindre devient alors un acte de reconnaissance.Responsabilité envers la société ensuite. À travers des scènes telles que Tabaski, Les coépouses ou Famille de devins, il aborde les réalités sociales, les rites, les liens familiaux et les contradictions contemporaines. Il ne juge pas, il n’illustre pas. Il met en lumière. Sa palette intense, ses superpositions et ses compositions dynamiques traduisent les complexités d’un monde traversé par les mutations, mais toujours habité par des forces de continuité. Responsabilité envers l’héritage enfin. Inscrite dans le sillage de l’École de Dakar, son œuvre dialogue avec les fondements d’une esthétique africaine consciente d’elle-même, sans jamais se figer dans la répétition. Il renouvelle les formes tout en préservant les symboles, affirmant que la tradition n’est pas un poids mais une matière vivante. Ainsi, chez Moussa Sène Absa, peindre revient à prendre part. À affirmer que l’art peut être un lieu de mémoire, de résistance et de projection vers l’avenir. Une œuvre de responsabilité est une œuvre qui regarde le monde en face et accepte d’en porter la charge.
Richard Laté Lawson-Body







