Irak, avril 2025. Dans le désert de Najaf, des cercles verts de blé surgissent au milieu du sable, irrigués par des systèmes pivotants modernes. Grâce à ces techniques et à l’exploitation des nappes phréatiques, le pays a produit en 2024 plus de 6,4 millions de tonnes de blé, franchissant le seuil symbolique de l’autosuffisance alimentaire.
Mais ce miracle agricole repose sur un équilibre instable. Les eaux souterraines, pompées sans régulation ni données précises, sont peu à peu vidées. « Les gens creusent des puits et pensent que ces ressources sont éternelles. C’est faux », alerte Sameh al-Muqdadi, expert en gestion de l’eau. Jadis accessibles à 50 mètres, les nappes sont aujourd’hui atteintes à 300 mètres de profondeur, sans suivi national depuis les années 1970.
Face à la baisse continue des précipitations et du débit des fleuves, l’Irak a misé sur l’agriculture désertique. À Najaf, l’État loue des terres pour un dollar symbolique par donum et subventionne les systèmes d’irrigation, les semences importées et les engrais adaptés aux sols arides. Résultat : des rendements records, jusqu’à 1,7 tonne par donum dans le désert, contre 1,3 près des fleuves. Mais à quel prix ?
Le danger de cette stratégie n’est pas théorique. L’Arabie saoudite, qui utilisait les mêmes aquifères transfrontaliers d’Al-Dammam et d’Oum al-Radhuma, a été contrainte d’abandonner sa culture intensive du blé après avoir épuisé 80 % de ses réserves.
En Irak, malgré les alertes, l’agriculture industrielle se poursuit. À Kerbala, même l’institution religieuse du mausolée de l’imam Hussein s’est lancée dans l’agriculture désertique avec des objectifs d’expansion. Les autorités reconnaissent le danger, mais soutiennent toujours ce modèle agricole par des achats garantis et des facilités financières.
« Une sécurité alimentaire durable ne peut jamais être assurée avec des eaux souterraines. Cette ressource, accumulée au fil des millénaires, est limitée », insiste Sameh al-Muqdadi. Pour lui, ces nappes ne devraient être exploitées qu’en cas d’urgence, pas pour soutenir une production massive et continue.
Sans gestion rationnelle et données précises sur les stocks hydriques, l’Irak risque de sacrifier son avenir hydrologique pour un présent de surplus céréalier. Le défi du pays n’est plus seulement de nourrir sa population, mais de le faire sans assécher définitivement ce qu’il lui reste de ressources vitales.
La Rédaction

