Artiste français installé à Paris, Franck Bertran développe une œuvre abstraite où chaque toile est une aventure inédite, un espace de dialogue entre le geste fulgurant et le regard contemplatif. « Mes peintures abstraites sont chaque fois une nouvelle aventure », confie-t-il. Entre matière et lumière, il cultive un état de méditation active, où l’intuition guide la main. De cette alchimie naissent des séries sans cesse renouvelées, où l’incertitude n’est pas une menace mais une force motrice, et la surprise, une promesse.
Le peintre invite le regardeur à s’égarer, à lâcher prise pour mieux se retrouver. C’est un voyage intérieur, silencieux, à travers ce qui ne s’explique pas mais se ressent, dans la lente révélation d’une terre inconnue.

Une trajectoire construite dans le partage
Le parcours de Franck Bertran s’inscrit dans une dynamique collective où l’atelier n’est jamais un lieu clos. Dès ses débuts, l’artiste a fait le choix d’insérer sa pratique dans des réseaux d’échange, de confrontation et de dialogue. Membre actif de plusieurs associations d’artistes telles que Le Génie de la Bastille, La Fondation Taylor, il privilégie les lieux et les temps où l’art se vit en présence : expositions collectives, salons, portes ouvertes, résidences. Pour lui, l’acte de peindre ne se suffit pas à lui-même. Il prend tout son sens dans la rencontre : avec les spectateurs, avec d’autres créateurs, avec les imprévus de la matière ou du réel. Ce partage ne relève pas d’un simple engagement associatif, mais d’une posture artistique. Il ouvre son atelier, expose régulièrement dans des lieux qui favorisent la proximité : galeries de quartier, centres culturels, lieux alternatifs. Il n’hésite pas à dialoguer avec des poètes, des musiciens ou d’autres plasticiens. Son travail s’est ainsi enrichi au fil des années de collaborations transdisciplinaires, de lectures croisées, de correspondances visuelles. Dans ses accrochages, il prend soin de ménager des respirations, des points de silence, des seuils d’entrée où le visiteur peut construire sa propre lecture. Ce goût du partage se retrouve également dans son approche pédagogique. Bertran a animé de nombreux ateliers d’arts plastiques et encadré des stages de peinture, notamment dans des structures culturelles ou sociales. Là encore, la création est pour lui une aventure collective, un espace où la parole circule autant que le geste. Il ne s’agit pas de transmettre un savoir figé, mais d’ouvrir un champ d’expérimentation, où chacun peut trouver sa propre voix ou sa propre trace. Cette trajectoire humaniste fait de Franck Bertran un artiste profondément ancré dans le tissu vivant de la création contemporaine. Il peint certes seul, dans le silence de l’atelier, mais jamais en isolement. Sa peinture est un appel lancé vers l’autre, une surface offerte, une invitation à entrer en dialogue.


Lyrisme gestuel et lenteur du regard
Le geste pictural chez Franck Bertran, est à la fois spontané et maîtrisé, presque musical. Sa peinture s’inscrit dans la tradition de l’abstraction lyrique, où le corps de l’artiste devient le prolongement de l’émotion. Mais ici, il ne s’agit pas simplement de laisser parler l’instinct : chaque mouvement, chaque dépôt de matière est une phrase dans un langage silencieux, une respiration dans une partition visuelle. Le lyrisme de Bertran est profondément incarné. Il peint debout, au sol, souvent en grand format, engageant tout son être. Les pigments sont projetés, frottés, étirés dans une sorte de danse solitaire où l’aléatoire est toujours accueilli, jamais subi. Cette dynamique du geste confère à ses toiles non seulement une vitalité singulière mais aussi une vitalité calme, posée. Car en parallèle du mouvement rapide de la main, l’artiste convoque une temporalité contraire : celle infiniment plus lente du regard. C’est dans cette tension entre fulgurance du faire et patience du voir que naît l’intensité de son œuvre. Le spectateur est invité à ralentir, à entrer dans les strates de la matière, à observer les nuances créées par les superpositions, les transparences, les effets de lumière. Rien n’est donné d’un seul coup. Il faut apprivoiser la toile comme un paysage changeant : ce qui apparaissait comme un accident devient soudain une trace signifiante ; ce qui semblait vide se révèle dense, traversé de micro-résonances. Ce rapport au temps fait de ses œuvres des objets méditatifs. Regarder une toile de Franck Bertran, c’est accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, c’est prendre le risque de se laisser transformer par la durée. Le regard se promène, revient, s’arrête, se perd et retrouve son chemin. Chaque œuvre devient alors une expérience sensible, une traversée plus qu’une lecture.

Matière à penser, matière à rêver
Pour Franck Bertran, la matière picturale n’est jamais purement décorative. Elle est pensée, éprouvée, travaillée comme un langage à part entière. Les pigments, souvent bruts, dialoguent avec l’eau, l’air, parfois même avec le feu de l’accident chimique. Il ne s’agit pas de représenter, mais de révéler : une vibration, une tension, une mémoire. L’abstraction devient alors une forme de narration sans mots, un récit sensoriel qui parle directement au corps et à l’intuition. La couleur n’est pas seulement surface ; elle est profondeur, densité, respiration. Bertran superpose les couches, les efface, les gratte, les laisse décanter. Ce processus organique rappelle celui de la formation d’un paysage, d’une roche, d’un souvenir. La matière acquiert une présence quasi minérale, à la fois vivante et silencieuse. Mais cette matière, si concrète dans son épaisseur, est aussi une porte vers l’imaginaire. Elle n’impose rien, elle suggère. Elle ouvre des brèches où chacun peut projeter ses visions, ses émotions, ses vertiges. Devant ses toiles, le spectateur n’est pas face à un objet fini, mais au seuil d’un espace mental à explorer. Là, les formes flottent entre apparition et effacement, les couleurs oscillent entre clarté et opacité, et le vide qui est souvent présent, devient un lieu de respiration. C’est en cela que l’œuvre de Bertran est à la fois matière à penser et matière à rêver. Elle nous invite à ralentir, à regarder autrement, à accepter de ne pas tout comprendre pour mieux ressentir. L’abstraction n’est pas ici une fuite du réel, mais une plongée dans ses zones les plus sensibles, les plus ouvertes. L’œuvre devient un lieu de méditation active, où le regard construit peu à peu sa propre géographie intérieure.

Dans un monde saturé d’images rapides, la pratique de Franck Bertran propose un contretemps salutaire : créer vite pour regarder lentement. L’œuvre devient alors un miroir où chacun éprouve sa propre aventure intérieure. « Chaque fois différente », insiste l’artiste ; chaque fois, pourtant, nous y retrouvons le même désir : habiter pleinement la couleur, jusqu’à ce qu’elle devienne lumière.
Richard Laté Lawson-Body

