À New Delhi, António Guterres n’a pas seulement plaidé pour une réforme de l’ONU. Devant les BRICS, le Secrétaire général a reconnu que l’architecture internationale héritée de 1945 ne correspond plus au rapport de forces du XXIe siècle. Conseil de sécurité, institutions financières, intelligence artificielle, dette et climat : derrière son discours se dessine une même question, celle de la place réelle accordée aux puissances émergentes dans un monde devenu multipolaire.
Le message est difficile à dissocier du lieu où il a été prononcé. Réunis à New Delhi pour leur 18e sommet, les BRICS revendiquent précisément depuis plusieurs années une transformation d’un ordre international qu’ils jugent encore trop largement structuré autour des équilibres occidentaux de l’après-Seconde Guerre mondiale. Le groupe élargi rassemble désormais notamment le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, les Émirats arabes unis et l’Indonésie.
C’est devant cet ensemble qu’António Guterres a rappelé dimanche que les réalités économiques, démographiques et géopolitiques de 2026 ne sont plus celles qui ont présidé à la création des Nations unies. Pour lui, la progression vers un monde multipolaire est désormais irréversible et les institutions internationales doivent refléter ce déplacement du centre de gravité mondial.
Le Conseil de sécurité au cœur du décalage
La critique vise d’abord le Conseil de sécurité de l’ONU. Sa structure demeure fondée sur cinq membres permanents disposant du droit de veto, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni, une architecture directement héritée de 1945.
Depuis plusieurs années, les appels à une représentation plus forte de l’Afrique, de l’Asie et d’autres régions se multiplient. Guterres a de nouveau estimé que cette réforme était devenue indispensable si le système multilatéral voulait conserver sa légitimité. Quelques jours avant le sommet, ses échanges avec le Premier ministre indien Narendra Modi portaient déjà sur la nécessité d’institutions reflétant davantage les réalités du XXIe siècle.
Le paradoxe devient de plus en plus difficile à ignorer : des régions représentant une part croissante de la population mondiale et de l’économie internationale restent sous-représentées dans certaines des institutions qui décident des règles globales.
Bretton Woods également dans le viseur
Le même raisonnement s’applique aux institutions financières issues de Bretton Woods. Fonds monétaire international, Banque mondiale et architecture de la dette sont régulièrement critiqués par les pays émergents, qui réclament davantage de poids dans les décisions et de meilleures conditions d’accès au financement.
À New Delhi, Guterres a appelé à renforcer les banques multilatérales de développement, à accroître les financements concessionnels et à mettre en place des mécanismes d’allègement de la dette plus efficaces. Les ministres des Finances des BRICS avaient eux-mêmes réclamé, avant le sommet, des institutions financières internationales plus représentatives, transparentes et adaptées au poids croissant des économies émergentes.
L’enjeu dépasse donc la gouvernance institutionnelle. Pour de nombreux pays en développement, la réforme se mesure directement dans leur capacité à financer des infrastructures, l’éducation, la santé, la transition énergétique ou encore l’adaptation climatique.
L’intelligence artificielle, nouvelle ligne de fracture
Guterres a également placé l’intelligence artificielle au centre de son avertissement. La technologie pourrait, selon lui, accélérer spectaculairement le développement, mais elle risque aussi de reproduire les inégalités déjà existantes.
Les infrastructures de calcul, les données, les capacités scientifiques et les grandes entreprises technologiques restent fortement concentrées dans un nombre limité de pays. Sans mécanismes de coopération, cette domination pourrait transformer la fracture numérique en fracture économique et stratégique.
Le chef de l’ONU a ainsi appelé les BRICS à soutenir les nouveaux mécanismes internationaux de gouvernance de l’IA et à renforcer les capacités des pays qui restent à l’écart de cette révolution technologique. Pour les États émergents, l’enjeu est aussi celui de la souveraineté : ne pas devenir de simples consommateurs de technologies conçues, contrôlées et hébergées ailleurs.
Les BRICS deviennent un laboratoire du nouvel ordre
Le discours de Guterres intervient au moment où les BRICS cherchent eux-mêmes à accroître leur influence. Le sommet de New Delhi a été marqué par de nouvelles propositions de coopération économique, technologique et financière, tandis que plusieurs membres poussent le groupe à jouer un rôle plus important dans la définition des règles internationales.
Cette montée en puissance ne signifie pas que le bloc forme un ensemble homogène. Les intérêts de ses membres divergent sur plusieurs dossiers géopolitiques et économiques, mais leur critique commune des institutions dominées par les puissances occidentales reste l’un des principaux facteurs de cohésion.
En appelant depuis cette tribune à réformer l’ONU et les institutions financières internationales, Guterres reconnaît en réalité une transformation déjà engagée : le monde multipolaire ne constitue plus une hypothèse diplomatique, mais un rapport de forces avec lequel les institutions devront composer.
Le véritable défi n’est donc plus de savoir si l’ordre international de 1945 doit évoluer. À New Delhi, le Secrétaire général de l’ONU a posé une question autrement plus urgente : combien de temps peut-il encore fonctionner sans refléter le monde qu’il prétend gouverner ?
La Rédaction
Sources : Nations unies ; sommet des BRICS de New Delhi ; Reuters, septembre 2026.

