Dans le Telangana, une station communautaire dirigée par deux femmes « intouchables » offre un micro à celles qu’on n’entend jamais.
Le soleil décline lentement sur Sangareddi, petite ville du sud de l’Inde, lorsque les ondes de Sangham Radio commencent à vibrer. Une voix s’élève, claire et assurée : celle de Mansanagari Narsamma, 45 ans, surnommée “la Générale” par sa communauté. Chaque soir, elle prend le micro pour parler aux femmes, aux agriculteurs et aux enfants des villages environnants. Mais ici, la radio n’est pas qu’un canal d’information — c’est une arme de lutte et de dignité.
Aux côtés de Algole Narsamma, sa complice de toujours, elle a fondé la première station communautaire féminine de toute l’Inde, animée par des femmes rurales et dalits. “Grâce au micro, nous exprimons notre vérité”, dit-elle. Et quelle vérité : celle des oubliées de l’Inde, des campagnes silencieuses et des vies invisibles.
Une radio née d’un combat de terrain
Ni l’une ni l’autre n’a reçu de formation en journalisme. Elles n’ont pas fréquenté les grandes écoles ni appris les codes des studios. Mais elles ont l’essentiel : la parole libre, l’écoute attentive et le feu de l’engagement. Avec l’aide de la Deccan Development Society (DDS), une ONG engagée dans la justice sociale et l’écologie, elles ont appris à manier micros, mixettes et antennes. Puis, elles ont conquis l’espace radiophonique avec Sangham Radio, dont les émissions résonnent aujourd’hui dans près de 40 localités rurales.
Ici, pas de publicité tapageuse ni de musique formatée. À l’antenne, on parle de souveraineté alimentaire, de semences locales, de santé reproductive, de violences conjugales ou de droits fonciers. On y chante aussi les récoltes, on célèbre les mariages simples, on débat de la place des femmes dans la politique villageoise.
Le média des invisibles
La révolution de Sangham Radio est à la fois sociale, culturelle et politique. En Inde, les dalits — anciennement appelés “intouchables” — restent souvent en marge des structures de pouvoir. Et les femmes rurales, elles, subissent un triple effacement : par la caste, par le genre, et par la pauvreté. En leur donnant la parole, la radio rompt l’isolement et tisse une conscience collective.
Les émissions sont préparées avec les villageoises elles-mêmes, qui viennent témoigner, raconter leurs joies, leurs colères, leurs savoirs. “Nous ne sommes pas là pour imiter les grandes radios. Nous sommes là pour raconter notre monde”, résume Algole Narsamma. Leur ton est libre, direct, souvent empreint d’émotion. Et surtout, il est entendu.
Une onde contagieuse d’émancipation
Le succès de Sangham Radio ne s’est pas arrêté aux frontières du Telangana. Il a inspiré d’autres initiatives similaires dans le pays, où les femmes rurales prennent le relais, créent leurs propres programmes, racontent leurs réalités. En 2008, la station a même été reconnue par le gouvernement indien pour son travail pionnier, devenant un symbole national de la radio communautaire au féminin.
Mais au-delà des hommages officiels, c’est dans les regards des femmes qu’elles croisent dans les champs ou aux puits que Mansanagari et Algole trouvent leur plus grande récompense. Car chaque voix qu’elles ont libérée, chaque récit partagé, contribue à faire reculer le silence imposé depuis des siècles.
La Rédaction

