Rois, parlementaires, ecclésiastiques, négociants, femmes fortunées ou grandes figures intellectuelles : trois années de recherches viennent de remettre des milliers de noms sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire britannique. Le nouveau Register of British Slave Traders documente les personnes qui ont financé la traite transatlantique britannique. Sa publication intervient au moment où l’Afrique et les Caraïbes accentuent leur pression pour que la question des réparations ne soit plus cantonnée au passé.
Pendant près de deux siècles et demi, la traite britannique a organisé la déportation forcée de millions d’Africains vers les Amériques et les Caraïbes. Mais derrière les navires et les grandes compagnies se trouvait également un vaste réseau d’investisseurs dont les historiens peuvent désormais mieux reconstituer l’identité.
Dirigée par le professeur William Pettigrew, aujourd’hui au King’s College London, une équipe de chercheurs a identifié environ 13 000 personnes ayant investi dans la traite britannique entre le XVIe siècle et son abolition en 1807. Le registre rassemble quelque 10 500 investisseurs hors actionnaires ordinaires de la South Sea Company et apporte des informations biographiques sur environ 6 000 d’entre eux.
La traite derrière des milliers de fortunes
Le registre montre surtout à quel point le commerce d’êtres humains traversait la société britannique. Plus de 1 000 femmes figurent parmi les investisseurs identifiés, aux côtés de parlementaires, de responsables municipaux, d’ecclésiastiques et de membres de l’élite économique.
Parmi les noms les plus connus apparaissent le roi Jacques II, le philosophe John Locke ou encore le compositeur Georg Friedrich Haendel. La monarchie avait joué un rôle direct dans le développement des compagnies bénéficiant de chartes royales, dont la Royal African Company fondée en 1672. Celle-ci aurait à elle seule transporté environ 150 000 Africains réduits en esclavage.
La recherche permet ainsi de dépasser l’image d’une activité confinée à quelques négociants des ports de Bristol, Liverpool ou Londres. Pour Pettigrew, la traite a profondément pénétré la politique, l’économie et les institutions britanniques et contribué à façonner le pays. Les opérations britanniques auraient transporté de force environ 3,2 millions d’Africains durant la période étudiée.
Une histoire soutenue par l’État
La monarchie n’était pas seule impliquée. Les recherches montrent comment le Parlement et l’État ont accompagné l’organisation et l’expansion de cette économie.
Le monopole de la Royal African Company a progressivement été démantelé à partir de la fin du XVIIe siècle sous la pression de négociants qui souhaitaient eux aussi accéder à ce commerce. La libéralisation a ensuite favorisé l’arrivée de nouveaux investisseurs et l’expansion de la traite britannique.
Cette implication institutionnelle donne aujourd’hui une portée particulière au registre. Il ne documente pas uniquement les profits privés tirés de l’asservissement. Il montre comment une activité désormais reconnue comme une atrocité a pu fonctionner à travers des mécanismes économiques et politiques parfaitement intégrés aux institutions de l’époque.
L’Afrique et les Caraïbes rouvrent le dossier
La publication intervient surtout dans un contexte international profondément différent. Le 25 mars 2026, une résolution portée par le Ghana et soutenue par l’Union africaine a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies, qualifiant la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racial de « gravest crime against humanity ». Le texte a obtenu 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions, dont celle du Royaume-Uni.
Londres reconnaît la gravité de l’esclavage et de la traite, mais conteste notamment l’application rétroactive de concepts juridiques contemporains aux actes commis plusieurs siècles auparavant. Cette divergence se trouve désormais au centre d’une confrontation diplomatique et juridique sur les réparations.
La Jamaïque vient justement de déplacer cette bataille sur le terrain du droit. Le 7 septembre, son gouvernement a déposé auprès du roi Charles III une pétition demandant que plusieurs questions soient soumises au Judicial Committee du Privy Council, notamment celle de savoir si le Royaume-Uni pourrait avoir une obligation de réparation envers les descendants des personnes réduites en esclavage. Contrairement à certaines informations diffusées autour de cette démarche, Kingston a précisé que la pétition ne comporte aucune demande financière chiffrée.
Des noms derrière la question des réparations
Le registre ne détermine évidemment aucune responsabilité juridique actuelle et ne tranche pas la question des réparations. Sa portée est d’abord historique : documenter qui finançait la traite, comment ces réseaux fonctionnaient et jusqu’où ils pénétraient les institutions britanniques.
Il rappelle également un autre déséquilibre historique. Lorsque l’esclavage fut aboli dans les colonies britanniques au XIXe siècle, le gouvernement consacra 20 millions de livres de l’époque à indemniser les propriétaires pour la perte des personnes que la loi considérait comme leur propriété. Les anciens esclaves, eux, ne reçurent aucune compensation.
Deux siècles plus tard, le débat a donc changé de terrain. Après avoir longtemps parlé d’un système, les historiens peuvent désormais mettre des milliers de noms, de fonctions et de trajectoires sur ceux qui l’ont financé. Et au moment où l’Afrique et les Caraïbes réclament une justice réparatrice, ces archives donnent une matérialité nouvelle à une question que Londres voudrait continuer à regarder principalement comme appartenant au passé.
La Rédaction
Sources : King’s College London ; Register of British Slave Traders ; Nations unies ; gouvernement jamaïcain ; gouvernement britannique, septembre 2026.

