Portée par le Togo au nom du Groupe africain, la réforme de la représentation du monde entre désormais dans une phase décisive : faire évoluer les cartes utilisées dans les écoles, les atlas et les outils numériques.
Le vote est acquis. Reste maintenant à changer les usages. Près de trois semaines après l’adoption par l’Assemblée générale des Nations Unies de la résolution « Correct the Map », le débat sur la représentation des continents quitte progressivement le terrain diplomatique pour entrer dans un espace beaucoup plus concret : celui des cartes que des millions de personnes regardent quotidiennement.
Le 4 septembre, 164 États ont soutenu le texte présenté par le Togo au nom du Groupe africain, contre une voix et six abstentions. La résolution encourage notamment gouvernements, établissements éducatifs, organisations internationales et entreprises technologiques à privilégier des projections respectant davantage les superficies relatives des différentes régions du monde.
La décision n’impose cependant pas le remplacement automatique des cartes existantes. Son véritable impact dépendra donc de ce qui se passera après le vote.
Transformer une résolution en nouvelle habitude visuelle
C’est dans cette deuxième bataille que l’arrivée des concepteurs d’Equal Earth prend son importance. Tom Patterson, Bernhard Jenny et Bojan Šavrič, à l’origine de cette projection publiée en 2018, ont accepté d’apporter leur expertise scientifique et technique à la mise en œuvre de la résolution après un échange, le 20 septembre, avec le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey. Leur contribution doit notamment porter sur l’accompagnement des États et institutions, la production de cartes librement utilisables et l’élaboration de ressources pédagogiques destinées aux systèmes éducatifs africains. Un groupe consultatif scientifique est également en préparation.
Le choix de l’école n’a rien d’accessoire. Une représentation géographique répétée dans les manuels, affichée dans les classes et reproduite sur les écrans finit par construire une image familière des rapports de taille entre les territoires. La question n’est donc plus seulement de disposer d’une projection alternative, mais de parvenir à la faire entrer dans les instruments ordinaires de transmission du savoir.
Le défi sera également numérique. Les cartes sont désormais consultées bien au-delà des atlas imprimés : plateformes en ligne, médias, logiciels, applications et contenus éducatifs participent à la représentation quotidienne de la planète. C’est pourquoi le texte adopté à l’ONU mentionne explicitement les acteurs technologiques parmi ceux susceptibles de faire évoluer les usages.
Il n’existe pas de carte parfaitement fidèle
La campagne nécessite toutefois une précision essentielle. Equal Earth n’est pas une carte « vraie » qui viendrait remplacer une carte « fausse ». Transformer une planète sphérique en surface plane impose nécessairement des déformations. Chaque projection privilégie certaines propriétés et en sacrifie d’autres.
Mercator, élaborée au XVIe siècle et particulièrement adaptée à la navigation, préserve les angles mais agrandit fortement les territoires situés aux hautes latitudes. Equal Earth fait un autre choix : il s’agit d’une projection équivalente, conçue pour conserver correctement les rapports de superficie entre les différentes parties du globe. Elle donne ainsi une perception beaucoup plus juste du poids territorial de l’Afrique par rapport aux régions situées plus au nord, tout en introduisant elle aussi des déformations sur d’autres propriétés géométriques.
Le débat porte donc moins sur la recherche d’une carte universellement parfaite que sur l’adéquation entre une projection et son usage. Une carte conçue pour la navigation ne répond pas nécessairement aux mêmes besoins qu’une carte destinée à enseigner la taille relative des continents.
Après la diplomatie, l’épreuve de la diffusion
Equal Earth dispose déjà d’un avantage pour cette nouvelle étape : la projection est ouverte, intégrée à des outils cartographiques et accompagnée de ressources permettant de produire ou d’adapter des cartes. Des fichiers libres sont notamment disponibles pour l’impression et la traduction.
Mais l’existence technique d’une solution ne garantit pas son adoption. Il faudra encore convaincre les ministères de l’Éducation, les éditeurs scolaires, les institutions internationales, les médias et les grandes plateformes cartographiques de modifier leurs références. C’est à cette échelle que l’initiative portée par le Togo et l’Union africaine sera véritablement mise à l’épreuve.
Le succès de « Correct the Map » ne se mesurera donc plus seulement aux 164 voix obtenues à New York. Il se mesurera à quelque chose de beaucoup plus quotidien : la carte accrochée au mur d’une classe, celle imprimée dans un manuel et celle qui apparaît sur un écran lorsqu’un enfant découvre pour la première fois la place de l’Afrique dans le monde.
La Rédaction

