Des conférences sur les “valeurs familiales” fleurissent à travers le continent africain, portées par des réseaux ultraconservateurs venus des États-Unis et d’Europe. Objectif : influencer les lois, museler les droits des femmes et des personnes LGBT, et peser sur les politiques publiques locales. Le Kenya, théâtre du dernier rassemblement, est au cœur d’un affrontement idéologique de grande ampleur.
À Nairobi, la Conférence panafricaine sur les valeurs familiales qui s’est récemment tenu a réuni une soixantaine de personnes. Sous l’égide du Forum des professionnels chrétiens d’Afrique (ACPF), sa présidente Ann Mbugua a donné le ton : défendre “bibliquement” la famille contre les menaces perçues des droits des femmes et des minorités sexuelles. Mais derrière le langage policé des “valeurs”, les ONG locales dénoncent une stratégie d’influence orchestrée depuis Washington.
Depuis plus d’une décennie, des groupes tels que Family Watch International, Christian Council International ou le Center for Family and Human Rights injectent des millions de dollars dans le tissu associatif et politique africain pour promouvoir des lois anti-IVG et anti-LGBT. Cette année, leur offensive connaît un tournant : jamais autant de conférences n’avaient été organisées sur le continent, avec une participation croissante de figures européennes issues de l’extrême droite.
Une croisade ultraconservatrice bien financée
Au Kenya, les intervenants étrangers ne sont plus dans l’ombre. Ludovine de La Rochère (France), Jerzy Kwasniewski (Pologne) et Margarita de la Pisa Carrion (Espagne) ont publiquement pris la parole à Nairobi. Le message : imposer une lecture fondamentaliste de la famille, criminaliser l’homosexualité, et bloquer les droits reproductifs.
Tabitha Saoyo, avocate pour Amnesty International, dénonce une “ingérence étrangère dans les lois kényanes”. Elle rappelle que le pays, bien que conservateur, a récemment autorisé l’enregistrement d’ONG LGBT+, ce que ces réseaux tentent de contrecarrer. Le député Peter Kaluma, présent à la conférence, travaille d’ailleurs à faire voter une loi criminalisant toute “attitude LGBT+” et ses défenseurs.
Un comble pour cet élu controversé, favorable à l’adultère mais désormais figure de proue du combat pour la “morale”. Pour les militantes féministes et les défenseurs des droits humains, cette alliance idéologique cache en réalité un partenariat cynique entre financements étrangers et ambitions politiques locales.
Une stratégie continentale
Le Kenya n’est pas un cas isolé. En Ouganda, une conférence similaire en 2023 a précédé l’adoption d’une loi qui punit l’homosexualité de la prison à vie, voire de la peine de mort en cas “d’homosexualité aggravée”. La Première dame Janet Museveni y avait assisté.
En Sierra Leone, la conférence Strengthening Families, à laquelle participera la Première dame Fatima Maada Bio, coïncide avec les débats parlementaires sur la légalisation de l’avortement. Les ultraconservateurs y voient une opportunité de peser. Le Rwanda et le Ghana accueilleront eux aussi des événements analogues dans les mois à venir.
Pour Elsy Sainna, du Center for Reproductive Rights, il ne s’agit pas de rencontres anodines mais “d’une offensive coordonnée, méthodique, fondée sur une stratégie claire”. Ces groupes ont ciblé des pays-clés, recruté des alliés politiques, et n’hésitent plus à afficher leurs logos dans les programmes officiels.
Une Afrique sous influence
Ce changement de ton s’inscrit dans un contexte global : la montée de Project 2025 aux États-Unis, qui vise à restaurer un pouvoir exécutif fort et conservateur en cas de victoire de Donald Trump. Plusieurs organisations présentes à Nairobi y sont directement liées.
En Afrique, cette influence s’exerce sur des États souvent autoritaires, où les alliances entre pouvoirs politiques et religieux offrent un terrain fertile. Les mouvements ultraconservateurs y trouvent des relais crédibles, souvent africains, qui servent à légitimer leur discours et leur stratégie.
Mais la société civile ne baisse pas les bras. “Nous ne resterons pas silencieux pendant que notre Constitution est utilisée contre nous”, déclare Elsy Sainna. Avec Tabitha Saoyo, elle représente une résistance bien décidée à contester cette croisade morale aux allures de recolonisation idéologique.
La Rédaction

