Des initiatives se multiplient sur le continent pour moderniser les systèmes de santé grâce au numérique. Mais les défis techniques, politiques et sociaux restent entiers.
À Dakar, lors du troisième dialogue politique de l’Observatoire africain de la santé (AHOP), la digitalisation des données sanitaires s’est imposée comme l’un des leviers les plus prometteurs pour améliorer durablement l’accès aux soins. Pour Serge Bataliack, spécialiste de l’information stratégique à l’OMS Afrique, “la digitalisation permettra aux populations de bénéficier de soins de qualité. C’est aussi un enjeu de sécurité”.
De l’identification à la planification sanitaire
L’enjeu est double : mieux soigner et mieux anticiper. Abdourahmane Sow, directeur de la santé publique à l’Institut Pasteur de Dakar, y voit une véritable transformation du système : « La digitalisation constitue un outil central pour l’amélioration des soins et pour une planification sanitaire plus précise. » L’absence d’un système unifié crée en effet des risques d’erreurs dans la prise en charge des patients, comme le souligne Cheik Oumar Bagayoko, directeur du Centre Digi-Santé-Mali : « Si on ne sait pas identifier le patient d’un hôpital à un autre, on ne peut pas garantir une bonne continuité des soins. »
Des exemples concrets au Sénégal, au Mali et au Rwanda
Certains pays, comme le Sénégal, avancent à pas mesurés mais significatifs. Le ministère de la Santé a récemment adopté un logiciel de gestion des dossiers médicaux. D’après Ibrahima Dia, coordinateur de la cellule santé & numérique, plus de 12 000 patients bénéficieront bientôt d’une carte de santé connectée. Ce projet s’inscrit dans le « New Deal technologique » du gouvernement, destiné à renforcer la souveraineté numérique du pays.
Le Mali, de son côté, a multiplié les applications de santé numérique du niveau communautaire au niveau central. Au Rwanda, l’interopérabilité est au cœur de la stratégie « One Health II ». Le pays mise aussi sur l’innovation avec des outils comme TracNet, qui utilise des téléphones à énergie solaire pour la surveillance des pandémies, et Zipline, un service de drones pour la livraison de poches de sang et de vaccins en zones rurales.
Mais des défis persistants à l’échelle continentale
Ces avancées ne doivent pas masquer les obstacles persistants. La gouvernance reste le premier d’entre eux, selon Serge Bataliack : « Il faut une vision claire et prospective pour structurer la digitalisation. » À cela s’ajoutent des lacunes majeures en matière de standardisation des outils, d’interopérabilité des systèmes et de connectivité, notamment en zones rurales. « Sans un langage commun entre les systèmes, les données de santé ne peuvent pas circuler de manière fiable », insiste Cheik Oumar Bagayoko, qui plaide aussi pour un identifiant unique du patient à l’échelle nationale.
Un autre enjeu de taille est la couverture internet. Les inégalités d’accès aux soins sont encore trop souvent liées à la localisation géographique, au genre ou à l’âge. Une meilleure connectivité pourrait corriger ces déséquilibres structurels.
Un gain d’efficience potentiel pour 2030
Selon une note de l’AHOP publiée en 2024, la digitalisation des données sanitaires pourrait permettre aux systèmes de santé africains de gagner jusqu’à 15 % d’efficience d’ici 2030, en améliorant la coordination, la transparence et la gestion des ressources.
Il ne s’agit donc plus d’une option technologique, mais d’une nécessité stratégique pour un continent confronté à des défis sanitaires multiples, de la couverture universelle à la lutte contre les pandémies. L’Afrique joue ici une carte essentielle : celle de sa souveraineté en matière de santé.
La Rédaction

