Le continent africain, secoué par une vague récente de coups d’État, présente un tableau contrasté où motivations et conséquences des putschs varient d’un pays à l’autre. Si le maintien au pouvoir des militaires semble être une constante, les contextes et ambitions qui les ont conduits à s’emparer des rênes diffèrent profondément. Entre la promesse d’un renouveau au Gabon et l’impasse sécuritaire dans les pays sahéliens, l’Afrique se trouve à un tournant décisif.
Gabon : Une rupture attendue après des décennies de règne dynastique
Au Gabon, la fin de l’ère Bongo a marqué le début d’une révision en profondeur des fondations du pays. Après 56 ans de pouvoir dynastique, le putsch mené par le général Brice Oligui Nguema a ouvert un chantier national d’une ampleur inédite. Le pays s’attelle à reconstruire ses institutions, promettant un avenir dégagé des pratiques centralisatrices et autoritaires du passé.
La nouvelle constitution, bien que controversée, semble poser les bases d’un renouveau en limitant les mandats présidentiels et en interdisant les successions dynastiques. Toutefois, la perspective d’une candidature d’Oligui Nguema à l’élection présidentielle de 2025 suscite des interrogations. Ce projet risque de transformer une transition espérée en une légitimation du pouvoir militaire. Pour certains, c’est une chance historique ; pour d’autres, une tentative de s’ancrer durablement dans les institutions.
Sahel : L’impasse des promesses sécuritaires
Les pays du Sahel, comme le Burkina Faso, le Mali et le Tchad, se sont tournés vers des coups d’État justifiés par la nécessité de restaurer la sécurité dans des territoires gangrenés par l’instabilité. Cependant, des années après ces prises de pouvoir, les violences persistent et les promesses des militaires peinent à se concrétiser.
Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, après avoir renversé Paul-Henri Damiba en 2022, a repoussé les élections sous prétexte que « la sécurité doit précéder le suffrage ». Cette décision reflète une réalité amère : l’incapacité des dirigeants militaires à répondre aux attentes des populations.
Le général Mahamat Idriss Déby Itno, au Tchad depuis 2021, a conforté son régime par une élection controversée. L’insécurité demeure un prétexte pour éviter une transition réelle, et ces situations mettent en lumière la dérive des militaires qui prolongent leur règne sans offrir de solutions concrètes aux crises.
Un tournant historique : espoirs et craintes
Que ce soit au Gabon ou au Sahel, la tendance actuelle marque une rupture avec les pratiques observées entre 2002 et 2020, où les forces armées cédaient rapidement le pouvoir à des civils après avoir renversé des régimes. Aujourd’hui, elles s’installent durablement, consolidant leur emprise à travers des réformes institutionnelles ou des promesses sans échéance.
Les travaux en cours au Gabon suscitent des espoirs : celui d’un pays renouant avec le progrès après des décennies de stagnation. Mais ces aspirations se heurtent à l’ombre du maintien au pouvoir des militaires. En revanche, les nations sahéliennes peinent à sortir de l’engrenage de l’instabilité, laissant leurs populations entre frustration et désillusion.
L’Afrique, traversée par ces trajectoires divergentes, reste à la croisée des chemins. D’un côté, l’aspiration à un renouveau politique et économique, comme en témoigne l’effervescence gabonaise, et de l’autre, l’impasse sécuritaire où les militaires, au lieu de rétablir l’ordre, semblent s’enliser dans une gestion inefficace des crises, offrant leur pouvoir comme seule solution aux problèmes qu’ils n’ont pas su résoudre.
Cette réalité fait naître une question fondamentale : jusqu’où les armées continueront-elles à justifier leur présence au pouvoir sous couvert de la nécessité de maintenir la sécurité, au détriment d’un véritable retour à la démocratie ? Les pays qui, autrefois, ont vu leurs militaires céder rapidement le pouvoir à des autorités civiles semblent désormais prendre un chemin différent, plus incertain et plus périlleux. L’ambiguïté de ces transitions, au Gabon comme dans le Sahel, repose sur une seule certitude : le rôle des armées dans la gouvernance devient de plus en plus un fait établi, et non une exception.
Si le Gabon pourrait être le théâtre d’une transformation qui, dans ses meilleures projections, permettrait un redressement spectaculaire, il ne faut pas ignorer que ce type de transition pose des risques considérables. Le sentiment que les forces armées s’installent dans un rôle de gestion permanente du pouvoir au lieu d’être des acteurs temporaires d’un changement pourrait annuler les espoirs d’une démocratie véritablement restaurée.
Dans le Sahel, les préoccupations sont bien plus urgentes : les coups d’État successifs, en dépit de leurs justifications sécuritaires, laissent les populations dans un état de vulnérabilité extrême. Le retour à la stabilité semble lointain, et ce qui devait être une solution temporaire pour surmonter une crise devient un piège dans lequel l’ensemble des pays concernés s’enfoncent un peu plus chaque jour.
Ainsi, le dénominateur commun de ces putschs – le maintien au pouvoir des militaires – pourrait se traduire, à terme, par une dérive autoritaire plus marquée, où la légitimité démocratique sera encore plus difficile à restaurer. Face à cela, l’Afrique devra trouver un juste équilibre entre sécurité et gouvernance civique, entre urgence et vision à long terme. L’évolution politique des prochains mois dans ces pays déterminera sans doute le futur du continent dans son ensemble.
La Rédaction

