À Tervuren, à quelques kilomètres de Bruxelles, se dresse un musée dont l’histoire est profondément liée à l’expansion coloniale belge. L’AfricaMuseum, anciennement Musée royal de l’Afrique centrale, est né sous l’impulsion du roi Léopold II, dont la conquête du Congo et la mise en place d’un régime personnel violent ont marqué l’histoire du continent. Derrière ses vastes collections, le musée reste aujourd’hui un symbole tangible de ce passé, et de la propagande qui l’a légitimé.
Un musée né au cœur du projet colonial

La genèse du musée remonte à la fin du XIXᵉ siècle. En 1897, lors de l’Exposition universelle de Bruxelles, Léopold II souhaite convaincre l’opinion publique belge des « bénéfices » de son entreprise coloniale dans l’État indépendant du Congo, qu’il considère comme sa propriété personnelle.
Pour ce faire, un espace d’exposition est aménagé à Tervuren. Le site présente des objets venus du Congo et une reconstitution d’un village africain dans lequel plusieurs Congolais sont amenés pour être observés par le public. Plusieurs d’entre eux ne survivront pas à l’exposition. Cet épisode tragique reste aujourd’hui l’un des symboles les plus frappants de la propagande coloniale.
Une institution au service de la « mission civilisatrice »

En 1910, quelques années après la mort de Léopold II, le site devient officiellement le Musée du Congo belge. Sa mission : valoriser les richesses naturelles et culturelles des territoires colonisés tout en diffusant l’idée d’une prétendue « mission civilisatrice » de la Belgique.
Les collections – sculptures, objets rituels, instruments de musique et autres artefacts – reflètent largement la vision coloniale de l’époque : l’Afrique y apparaît comme un espace exotique et primitif nécessitant l’intervention européenne. De nombreux objets ont été collectés par des administrateurs coloniaux, des militaires ou des missionnaires, souvent dans des conditions contestables, parfois floues.
Une mémoire longtemps figée

Après l’indépendance de la République démocratique du Congo en 1960, le musée change de nom pour devenir le Musée royal de l’Afrique centrale. Malgré ce changement, son discours évolue peu pendant plusieurs décennies. Certaines expositions entretiennent encore une forme de nostalgie coloniale, tandis que les voix africaines restent largement absentes de la narration.
Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que la Belgique commence à aborder plus ouvertement son passé colonial, sous l’impulsion des historiens, associations et de la société civile.
La rénovation et la tentative de rupture

En 2013, le musée ferme pour une rénovation complète qui dure cinq ans. À sa réouverture en 2018 sous le nom d’AfricaMuseum, la direction affirme vouloir reconnaître le rôle du musée dans la diffusion d’images stéréotypées de l’Afrique et engager un dialogue équilibré avec les sociétés africaines.
Aujourd’hui, ses collections sont impressionnantes : plus de 125 000 objets ethnographiques, des milliers d’instruments de musique, des archives sonores et cinématographiques, ainsi qu’une immense collection scientifique composée de millions de spécimens biologiques et géologiques.
Le débat sur les restitutions

Le sort des objets provenant du Congo et d’autres régions d’Afrique centrale reste au centre des débats. Depuis 2021, près de 800 objets ont vu leurs droits de propriété transférés à l’État congolais, même si leur retour physique est encore en discussion. Parallèlement, les autorités belges ont transmis à la RDC un inventaire détaillé de dizaines de milliers d’artefacts afin de déterminer lesquels pourraient être restitués.
Un passé difficile à dépasser

Malgré ces initiatives, la transformation de l’AfricaMuseum reste un processus long et parfois controversé. Pour certains, les efforts sont encore insuffisants face au poids historique du lieu. Pour d’autres, le musée constitue un laboratoire où s’expérimentent de nouvelles formes de coopération entre l’Europe et l’Afrique autour de la mémoire coloniale.
Plus d’un siècle après sa création, l’AfricaMuseum de Tervuren se confronte toujours à une question centrale : comment transformer un musée né de la colonisation en un espace capable de raconter l’histoire de l’Afrique sans reproduire les récits hérités du passé ? La réponse reste à écrire.
La Rédaction

