Une collaboration honteuse
Le rideau tombe sur une affaire qui entache l’image du Kenya comme terre d’asile. Nairobi a officiellement reconnu avoir « coopéré » avec Kampala dans l’enlèvement de l’opposant ougandais Kizza Besigye, survenu en novembre dernier sur son sol. L’aveu, fait par le ministre des Affaires étrangères Musalia Mudavadi lors d’une interview sur Citizen TV, confirme ce que de nombreuses ONG craignaient déjà : le Kenya a activement participé à une opération de remise illégale d’un exilé politique à un régime qui le pourchasse depuis plus de deux décennies.
Besigye, cible historique de Museveni
Figure centrale de la résistance politique ougandaise, Kizza Besigye, 68 ans, ancien médecin personnel de Yoweri Museveni, est devenu l’adversaire le plus redouté du régime après avoir pris ses distances dans les années 1990. Candidat malheureux à plusieurs reprises à la présidentielle, il incarne une opposition opiniâtre, harcelée, incarcérée et désormais traquée jusque dans les pays voisins. L’épisode kényan marque un tournant : l’exil ne protège plus.
La diplomatie du déni
Musalia Mudavadi a tenté de justifier la coopération par les « intérêts nationaux » et le « partenariat régional ». Il affirme que Besigye n’avait pas demandé l’asile — une ligne de défense qui fait sourire jaune les observateurs. Le droit international, et notamment les principes de la protection contre les refoulements, interdit le transfert d’un individu vers un État où il risque la torture ou la peine de mort. Or Besigye est poursuivi en Ouganda pour trahison, un crime passible de la peine capitale.
Procès sans fin, justice sans issue
Depuis sa réapparition à Kampala, l’opposant a d’abord été traduit devant une cour martiale, avant que son dossier ne soit renvoyé en février devant un tribunal civil. Depuis, les audiences sont systématiquement repoussées. Mercredi encore, le juge a renvoyé l’examen du dossier au 29 mai. Son avocat, Erias Lukwago, dénonce une « stratégie d’étouffement », entre détention prolongée et refus de libération sous caution. Besigye, pour sa part, avait entamé une grève de la faim en février pour dénoncer les conditions de son enfermement.
Silence embarrassé, solidarité dangereuse
L’affaire révèle l’émergence d’un pacte autoritaire implicite entre certains États d’Afrique de l’Est, où la coopération sécuritaire prime sur le respect des droits humains. En remettant Besigye aux autorités ougandaises, le Kenya trahit un principe fondamental : la protection des réfugiés politiques. Le message est clair — même l’exil ne protège plus ceux qui défient les régimes en place.
L’enlèvement de Kizza Besigye avec l’aide du Kenya marque un précédent lourd de conséquences. Il ne s’agit pas d’un incident diplomatique isolé, mais d’un signal alarmant pour tous les dissidents politiques dans la région. Nairobi a cessé d’être un sanctuaire. Et Kampala, avec l’aide de ses voisins, étend son emprise au-delà de ses frontières.
La Rédaction

