Quand la croissance rapide du secteur piscicole se heurte aux limites de la nature et de la santé
Le lac Victoria, deuxième plus grand lac d’eau douce au monde, abrite l’une des industries aquacoles à la croissance la plus rapide d’Afrique. Sur ses eaux partagées entre le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie, les cages d’élevage de tilapias du Nil se multiplient, passant d’une activité artisanale à une industrie commerciale qui nourrit et fait vivre plus de 40 millions de personnes dans la région.
Mais cette expansion fulgurante s’accompagne de risques majeurs. Pollution, prolifération d’algues et maladies bactériennes mettent en péril la production et la sécurité alimentaire, alors que les pratiques de gestion restent insuffisantes pour protéger les poissons et l’environnement.
Des pertes massives qui fragilisent l’industrie
Entre 2020 et 2023, une étude menée au Kenya sur 172 élevages en cages a recensé 82 épisodes de mortalité massive, entraînant la mort de plus de 1,8 million de tilapias. Ces hécatombes, caractérisées par la disparition rapide de centaines de milliers de poissons en quelques jours, provoquent des pertes économiques considérables. Pourtant, seulement 39 % des pisciculteurs ont signalé ces incidents aux autorités, et moins de 20 % ont tenté un traitement, souvent limité à l’ajout de sel dans l’eau.
Cette sous-déclaration reflète le manque de systèmes de surveillance efficaces et l’accès limité aux services vétérinaires spécialisés. Conséquence : les poissons morts sont parfois rejetés dans le lac, favorisant la propagation des maladies et contaminant d’autres cages.
Qualité de l’eau et proliférations d’algues : le facteur déclencheur
Les chercheurs ont identifié que la mauvaise qualité de l’eau est le principal facteur des mortalités. Les eaux du lac Victoria souffrent de niveaux d’oxygène faibles, de proliférations d’algues nuisibles et de pollution due au ruissellement agricole et industriel. Ces proliférations, lorsque les algues se multiplient puis se décomposent, libèrent des toxines et entraînent une chute rapide de l’oxygène dissous, créant un terrain favorable aux bactéries pathogènes.
Lors d’une enquête urgente dans le comté de Busia, l’eau était décolorée et malodorante, et des mollusques morts flottaient à la surface. Des analyses ont isolé trois bactéries opportunistes : Aeromonas jandaei, Enterobacter hormaechei et Staphylococcus epidermidis. Bien que ces bactéries puissent provoquer des infections, elles exploitent surtout un stress environnemental, notamment une circulation d’eau limitée due à des filets obstrués dans les cages.
La menace silencieuse de la résistance aux antimicrobiens
Pour traiter les maladies, certains pisciculteurs utilisent des antibiotiques. Mais leur usage répété et mal contrôlé favorise l’apparition de bactéries résistantes, rendant les traitements inefficaces et posant un risque pour la santé publique. Les tests réalisés dans le cadre de l’étude ont confirmé la présence de souches résistantes, soulignant l’urgence de réglementer et de former les éleveurs sur une utilisation responsable des médicaments.
Solutions concrètes pour une aquaculture durable
Les chercheurs recommandent une approche globale :
• Renforcer la surveillance et le signalement des maladies pour des interventions rapides
• Améliorer les diagnostics afin de déterminer avec précision la cause des mortalités
• Optimiser la gestion des cages : placer les élevages dans des eaux plus profondes et nettoyer régulièrement les filets pour maintenir une bonne circulation
• Éliminer correctement les poissons morts par compostage ou incinération, plutôt que de les rejeter dans le lac
• Améliorer les pratiques d’alimentation pour limiter le surplus de nutriments dans l’eau
• Réduire le ruissellement agricole et industriel en améliorant les infrastructures et l’usage des engrais
Cette approche, appelée « Une seule santé », reconnaît l’interconnexion entre la santé humaine, animale et environnementale. Une gestion coordonnée et intersectorielle est indispensable pour préserver à la fois la productivité, la biodiversité et la sécurité alimentaire dans la région.
Sans action rapide et concertée, la croissance prometteuse de l’aquaculture sur le lac Victoria risque de se heurter aux limites de la nature et aux menaces sanitaires, avec des conséquences graves pour des millions de personnes dépendant de cette ressource.
La Rédaction

