Alors que Londres et New York perdent de leur influence, les banques africaines tournent leur regard vers le Golfe, où Dubaï et Riyad s’imposent comme les nouveaux hubs financiers du continent.
Les gratte-ciel de la City de Londres et les tours de Wall Street ne font plus rêver les banquiers africains comme autrefois. Depuis quelques années, une réorientation silencieuse mais déterminante est en marche : les banques du continent migrent vers Dubaï et Riyad, où les centres financiers du DIFC (Dubai International Financial Centre) et du KAFD (King Abdullah Financial District) deviennent les nouveaux carrefours de la finance africaine.
Un virage stratégique vers le Golfe
En 2026, la sud-africaine Absa Bank et la kenyane Equity Bank ouvriront des bureaux au DIFC, tandis que United Bank for Africa (UBA), déjà présente à Dubaï, s’implantera également à Riyad. Derrière ce redéploiement, une stratégie claire : suivre les grandes entreprises africaines qui exportent de plus en plus vers le Moyen-Orient.
« Si les entreprises vendent au Moyen-Orient, les banques doivent y être aussi », explique Frédéric Boutet, directeur associé au Boston Consulting Group.
Depuis 2016, les exportations africaines vers les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont bondi de 145 %, contre 100 % pour la Chine et 70 % pour l’Union européenne. Cette montée en puissance économique du Golfe profite naturellement aux institutions financières africaines.
Dubaï, nouveau pont vers le monde
Pour des groupes comme Equity Bank, Dubaï n’est pas une simple vitrine : c’est un levier stratégique. L’objectif est d’y structurer des chaînes de valeur reliant l’Afrique de l’Est et l’Afrique centrale aux marchés mondiaux. Et les secteurs concernés ne manquent pas : énergie, mines, agriculture… autant de domaines où les partenariats avec les pays du Golfe explosent.
Des accords récents viennent appuyer cette dynamique : en juillet 2025, la holding émiratie NG9 a signé avec la RDC pour financer une raffinerie de cuivre et de cobalt. En mai, la saoudienne ACWA Power a promis près de 400 millions de dollars pour des projets énergétiques en Afrique du Sud. Dans ces montages, les banques africaines installées au Golfe jouent un rôle de co-arrangeurs, voire de teneurs de livres.
L’effacement des banques occidentales
Les grandes banques internationales – BNP Paribas, Société Générale, Standard Chartered – reculent en Afrique, en raison d’un contexte jugé trop incertain. Cet effacement ouvre un espace que les banques africaines s’empressent d’occuper. Plus encore, ces dernières profitent du cadre réglementaire plus souple et plus rapide du Golfe, notamment dans les financements structurés.
Selon Moustafa Mourouvaye, PDG de Brweidge, « les banques africaines trouvent au DIFC un environnement idéal pour créer des fonds de dette ou titriser des flux commerciaux. Elles y accèdent à des investisseurs institutionnels, des family offices, et à des plateformes de conformité avancées. »
Diaspora et transferts de fonds : un autre atout
Le Moyen-Orient ne représente pas seulement un marché institutionnel. Les transferts de fonds des diasporas africaines vivant dans le Golfe constituent un créneau majeur. En 2023, 27 % des flux vers l’Afrique provenaient du Moyen-Orient, dépassant l’Europe occidentale.
Au Kenya, ces envois dépassent désormais 3 milliards de dollars annuels, contribuant directement au renforcement des réserves de change. Pour les banques africaines, être présentes sur place, c’est se rapprocher de cette manne.
Une bascule durable
Entre 2012 et 2022, les investissements du CCG en Afrique ont atteint 100 milliards de dollars. Mais entre 2022 et 2023 seulement, 113 milliards ont été investis, preuve d’une accélération inédite. D’ici 2030, entre 20 et 30 milliards de dollars par an pourraient encore affluer.
Ce changement géographique reflète un basculement plus profond : la finance africaine ne regarde plus uniquement vers l’Occident, mais aussi vers un Moyen-Orient qui n’investit pas seulement — il structure, finance et accompagne.
La City et Wall Street ne sont plus les seuls centres de gravité. À l’heure du dialogue Est-Ouest, Dubaï et Riyad redessinent la carte des flux de capitaux africains.
La Rédaction

