Depuis février, une nouvelle loi tunisienne encadre strictement l’usage des chèques. Résultat : leur utilisation s’est effondrée de 94 %. Longtemps employés comme une garantie de paiement plutôt qu’un moyen de transaction immédiate, ils étaient devenus un rouage essentiel du financement informel. En les rendant traçables et conditionnés à la solvabilité du titulaire, l’État met fin à une pratique risquée, mais prive aussi de nombreux acteurs économiques d’un outil vital.
Un coup dur pour les entrepreneurs
Sur son chantier en périphérie de Tunis, Hedi Sefi, entrepreneur en bâtiment, fait les comptes. « Avant, tout fonctionnait par chèques. Les fournisseurs acceptaient des paiements différés, et nous pouvions avancer. Aujourd’hui, si on n’a pas l’argent tout de suite, on ne peut rien acheter. » Ce bouleversement affecte des milliers d’entreprises habituées à jongler avec ces promesses de paiement.
Désormais, les chèques portent un QR code et sont plafonnés en fonction des fonds disponibles sur le compte bancaire du signataire. Un mécanisme qui réduit drastiquement les risques d’impayés, mais restreint aussi leur accessibilité à ceux qui disposent déjà de liquidités.
Une réforme attendue par certains
Si de nombreux commerçants et artisans dénoncent une paralysie économique, d’autres voient enfin la fin d’un système qui les a laissés exsangues. Abdelkrim, menuisier en aluminium, en fait partie. « Avant, n’importe qui signait un chèque sans se soucier du solde réel sur son compte. J’ai perdu beaucoup d’argent à cause de ça. »
Mohsen Bourchada, directeur d’une entreprise de cosmétiques et trésorier de la Fédération des artisans et des PME, est du même avis. « J’ai 100 000 dinars de chèques revenus impayés. Cette loi protège enfin ceux qui travaillent honnêtement. »
Une économie à la recherche d’une alternative
Mais la réforme, en supprimant un mode de financement largement utilisé, pose une question essentielle : par quoi le remplacer ? « Le chèque n’était pas seulement un moyen de paiement, il servait de crédit de fait », analyse Louai Chebbi, de l’ONG Alert. Sans solution de substitution, les professionnels sont contraints de fonctionner exclusivement en cash ou d’obtenir des crédits bancaires, souvent inaccessibles pour les petites structures.
L’État mise sur Tunichèque, une plateforme numérique censée moderniser les transactions et garantir leur sécurité. Mais avec seulement 4,7 % d’adhésion parmi les comptes éligibles, la transition est loin d’être achevée. En attendant une alternative efficace, l’économie tunisienne s’adapte comme elle peut à ce bouleversement.
La Rédaction

