Longtemps relégués après la chute d’Omar el-Béchir, les islamistes soudanais tissent désormais leur retour en misant sur l’armée et les élections. Une résurgence discrète mais lourde de conséquences pour l’avenir démocratique du pays.
Le spectre du passé refait surface
La transition démocratique du Soudan, déclenchée en 2019 par la chute d’Omar el-Béchir, n’a pas effacé les réseaux d’influence de son ancien régime. Au cœur de ce système, le Parti du Congrès national (PCN), qui avait érigé l’islam politique en colonne vertébrale du pouvoir pendant près de trois décennies. Aujourd’hui, ce même parti tente un retour méthodique, en profitant de l’impasse politique et de l’alignement stratégique avec les militaires.
Ahmed Haroun, ancien ministre et président actuel du PCN, incarne cette résurgence. Bien qu’il soit l’un des quatre Soudanais poursuivis par la Cour pénale internationale pour des crimes de guerre au Darfour, Haroun affirme que les islamistes peuvent retrouver le pouvoir par les urnes. Dans une déclaration à Reuters, il a même évoqué les élections comme une “porte d’entrée légitime” vers une reconquête politique.
Un parti qui change de masque
Officiellement, le PCN s’est détaché de l’idéologie islamiste rigide qui a marqué l’ère el-Béchir. La ligne actuelle semble moins doctrinaire, davantage orientée vers la préservation des intérêts économiques, le contrôle des leviers du pouvoir et le soutien implicite à l’armée. Mais derrière cette apparente métamorphose, les vieux réflexes d’un pouvoir autoritaire ne sont jamais loin.
Ce repositionnement pragmatique ne signifie pas un renoncement aux ambitions. Bien au contraire. Dans un pays où la société civile peine à s’organiser et où les institutions démocratiques restent fragiles, l’expertise du PCN en matière de contrôle bureaucratique et de réseaux clientélistes pourrait faire la différence lors de futures élections.
L’armée, nouvel allié des islamistes
Depuis le coup d’État militaire d’octobre 2021, le processus de transition civile est bloqué. Les militaires ont repris le contrôle du pays, écartant les forces civiles issues de la révolution de 2019. Dans ce contexte, le soutien du PCN à l’armée apparaît comme un pacte de survie mutuelle : les islamistes apportent leur base militante, leur influence et leur connaissance du système, tandis que les militaires leur offrent une protection politique.
Cette alliance de fait entre anciens du régime et hiérarchie militaire inquiète les observateurs internationaux et fragilise davantage les perspectives de transition vers un véritable État de droit.
Une justice à deux vitesses
L’impunité apparente dont bénéficient certaines figures de l’ancien régime, à commencer par Ahmed Haroun, soulève de vives critiques. La coopération du Soudan avec la Cour pénale internationale est au point mort. Le fait que Haroun puisse s’exprimer librement, en tant que chef de parti, est perçu par beaucoup comme une insulte aux victimes du conflit du Darfour.
Le retour en grâce des islamistes, même sous une forme atténuée, pose donc la question centrale de la justice transitionnelle et de la mémoire collective. Peut-on tourner la page sans l’avoir lue entièrement ?
Un avenir incertain pour la démocratie soudanaise
Le retour annoncé du PCN à la faveur d’élections futures illustre une réalité préoccupante : l’ancien régime, plutôt que d’avoir été démantelé, s’est reconfiguré. La révolution populaire de 2019 avait pourtant exprimé un rejet massif du système islamo-militaire. Mais l’absence de réformes structurelles, les divisions de l’opposition civile et l’habileté tactique des anciens du régime ont fini par faire pencher la balance dans l’autre sens.
Alors que le pays est toujours confronté à une crise économique aiguë, à des conflits internes et à un isolement diplomatique partiel, le retour des islamistes via l’urne représenterait un signal de recul démocratique majeur.
La Rédaction

