Dakar, ville en perpétuelle mutation, voit son patrimoine historique s’effacer sous le poids du béton et de la spéculation immobilière. Des monuments emblématiques comme le marché Sandaga et l’hôpital Le Dantec sont détruits, sacrifiés sur l’autel du renouveau urbain, au grand dam des défenseurs du patrimoine.
Quand la modernisation rime avec démolition
“Regardez, ici se dressait le marché Sandaga”, soupire l’architecte Carole Diop, montrant une vieille photo du site. Construit en 1933, ce marché, inspiré des mosquées sahéliennes, n’est plus qu’un souvenir. Démoli en 2021 sous prétexte de vétusté, il devait être reconstruit dans une architecture moderne, mais son absence marque une rupture avec l’âme de la capitale sénégalaise.
Comme lui, de nombreux bâtiments historiques disparaissent. L’ancien bureau d’études d’Henri Chomette, la maternité de l’hôpital Le Dantec, ou encore des édifices Art déco et brutalistes hérités de l’ère coloniale ou de l’Indépendance, sont balayés par la vague de modernisation. “La partie historique de Dakar disparaît petit à petit”, déplore Carole Diop. “Beaucoup de bâtiments classés ont été déclassés et détruits.”
Une pression foncière insoutenable
Dakar est aujourd’hui une mégapole asphyxiée. Sa population a presque doublé depuis 2000, atteignant près de 4 millions d’habitants. Cette explosion démographique s’accompagne d’une flambée des prix du foncier : le mètre carré avoisine les 3 000 euros. “Un bâtiment, même historique, vaut souvent moins que le terrain sur lequel il se trouve”, explique Carole Diop.
Face à cette réalité, elle et l’urbaniste Xavier Ricou ont entrepris un inventaire des bâtiments “remarquables” de la capitale, un travail de mémoire destiné à sauver ce qui peut encore l’être. Leur ouvrage Dakar, métamorphoses d’une capitale retrace l’histoire architecturale de la ville et appelle à stopper “cette autodestruction”.
Un patrimoine en péril face à l’impuissance des autorités
Pour Oumar Badiane, directeur du patrimoine culturel national, la situation est critique. Les démolitions se font souvent en catimini, la nuit ou le week-end, rendant toute intervention impossible. “Nous n’avons pas les moyens d’arrêter un chantier”, avoue-t-il, expliquant que seul le Bureau d’architecture et des monuments historiques (BAMH) peut théoriquement intervenir. Mais face aux projets d’agences étatiques directement rattachées à la présidence, l’opposition est quasi inexistante.
Les sanctions prévues contre les démolitions illégales restent faibles et rarement appliquées. “Il faut que tout le dispositif change”, plaide M. Badiane, appelant à une refonte de la loi pour mieux protéger le patrimoine dakarois.
Sauver l’âme de Dakar avant qu’il ne soit trop tard
Xavier Ricou, métis sénégalais à la croisée des cultures européenne et africaine, se souvient avec nostalgie d’un Dakar aéré, lumineux, loin des embouteillages et de la pollution d’aujourd’hui. Installé sur l’île de Gorée, il collecte des archives – photos, gravures, cartes postales – témoins d’un passé en voie d’oubli.
Alors que les nouvelles autorités élues en 2024 ont promis une rupture, la question demeure : Dakar pourra-t-elle préserver son identité face à la frénésie immobilière, ou son histoire continuera-t-elle de s’effacer sous les bulldozers ?
La Rédaction

