L’épisode du partenariat migratoire entre Londres et Kigali, longtemps présenté comme une solution innovante à l’immigration irrégulière, se transforme aujourd’hui en contentieux international. Le Rwanda a officiellement saisi la Cour permanente d’arbitrage de La Haye pour contester la décision du Royaume-Uni d’avoir mis fin à l’accord d’asile qui prévoyait le transfert de migrants arrivés illégalement sur le sol britannique vers le pays d’Afrique de l’Est.
Conclu sous le précédent gouvernement conservateur, ce mécanisme reposait sur un principe simple : le Royaume-Uni versait des compensations financières au Rwanda en échange de l’accueil et du traitement des demandes d’asile de certains migrants. L’arrivée au pouvoir de Keir Starmer en 2024 a cependant rebattu les cartes. Le nouveau Premier ministre a rapidement jugé le dispositif inefficace, coûteux et juridiquement fragile, annonçant son abandon pur et simple.
Un accord largement théorique
Dans les faits, le projet n’a jamais réellement décollé. Malgré des mois de communication politique, seules quatre personnes ont été envoyées volontairement au Rwanda. Les multiples recours devant les tribunaux britanniques et européens ont bloqué les vols, rendant l’accord presque symbolique. Pour Londres, le programme représentait surtout une dépense sans résultats concrets, ce qui a motivé sa suppression.
Pour Kigali, la lecture est différente. Le gouvernement rwandais estime que Londres n’a pas respecté ses engagements financiers. Selon les autorités, le Royaume-Uni aurait demandé en 2024 au Rwanda de renoncer à deux versements de 50 millions de livres sterling, prévus respectivement pour avril 2025 et avril 2026, en anticipant la résiliation officielle du traité.
Le Rwanda affirme avoir accepté le principe d’une révision, mais uniquement à condition que la rupture du partenariat soit formalisée et que de nouvelles bases financières soient négociées. Or, faute d’accord final entre les deux parties, Kigali considère aujourd’hui que les montants restent légalement dus au titre du traité initial.
Le choix de l’arbitrage international
Face à l’impasse diplomatique, Kigali a donc choisi la voie juridique. La saisine de la Cour permanente d’arbitrage marque une escalade dans un dossier qui dépasse désormais la simple question migratoire. Il s’agit pour le Rwanda de défendre la crédibilité de ses engagements internationaux et de rappeler que les accords signés, même politiquement sensibles, produisent des obligations financières.
De son côté, Londres campe sur sa position. Le gouvernement Starmer répète que le partenariat a constitué un gaspillage de l’argent public et qu’aucun nouveau paiement ne sera effectué. Pour l’exécutif britannique, l’abandon du projet relève d’un choix politique assumé, dicté par la volonté de rompre avec une stratégie jugée dissuasive mais inefficace.
Des relations bilatérales déjà fragilisées
Ce différend intervient dans un contexte diplomatique tendu entre les deux pays. En 2025, le Royaume-Uni a suspendu une partie de son aide au Rwanda en raison de son implication présumée dans la crise sécuritaire à l’est de la République démocratique du Congo. Kigali est régulièrement accusé de soutenir la rébellion du M23, ce que le gouvernement rwandais dément fermement.
Le Rwanda renvoie la responsabilité de l’instabilité aux forces congolaises et burundaises, accusées d’alimenter les combats. Cette guerre a provoqué des milliers de morts et le déplacement de centaines de milliers de civils, accentuant la pression internationale sur Kigali.
Un signal politique fort
Au-delà des sommes en jeu, l’arbitrage demandé par le Rwanda envoie un message politique : Kigali entend défendre ses intérêts contractuels face aux changements de majorité dans les capitales occidentales. Pour Londres, l’affaire rappelle que la politique migratoire externalisée comporte non seulement des risques juridiques, mais aussi diplomatiques.
Le verdict de la Cour permanente d’arbitrage pourrait créer un précédent sur la manière dont les accords migratoires internationaux peuvent être rompus ou renégociés. Dans un contexte où plusieurs pays européens explorent des partenariats similaires, l’issue de ce bras de fer Rwanda–Royaume-Uni sera suivie de près bien au-delà de Londres et de Kigali.
La Rédaction

