Dix travailleurs battus à mort, deux tués par balle et six autres enlevés puis retrouvés morts : Amnesty International affirme avoir documenté 18 exécutions sommaires de mineurs artisanaux dans des zones contrôlées par le M23 dans l’est de la RDC. Mais son rapport va plus loin. Entre travail forcé, détentions, torture et trafic présumé de minerais vers le Rwanda, l’organisation décrit une économie dans laquelle le contrôle des hommes accompagne celui de l’or et du coltan.
À Rubaya, le coltan ne se trouve pas seulement sous terre. Il est au centre d’un système de pouvoir. Qui peut creuser, vendre, transporter ou quitter les sites miniers devient une question de contrôle dans cette partie du Nord-Kivu passée sous l’autorité de l’AFC/M23.
C’est dans cet univers qu’Amnesty International situe les 18 exécutions sommaires qu’elle affirme avoir documentées. Son enquête, menée également à Lomera, dans le Sud-Kivu, repose sur 26 entretiens, complétés par l’analyse d’images et de vidéos. Elle décrit des travailleurs battus, enfermés, contraints de travailler ou menacés lorsqu’ils tentent de se soustraire aux règles imposées sur les sites.
Quand la violence organise aussi la mine
Pris séparément, ces actes relèvent de graves violations des droits humains. Mis bout à bout, ils dessinent autre chose : selon Amnesty, la coercition participe au fonctionnement même de l’économie minière sous contrôle du M23.
Des travailleurs auraient été forcés à poursuivre l’extraction, parfois pendant plus d’une semaine sous terre. D’autres disent avoir été battus pour avoir demandé une pause ou refusé de remettre des minerais. À Rubaya, l’organisation rapporte l’utilisation de conteneurs et de cellules souterraines pour détenir des mineurs. Certains affirment avoir dû payer pour échapper à un recrutement forcé.
Cette emprise sur le travail rejoint un contrôle économique déjà documenté par les Nations unies. Dès 2024, le Groupe d’experts sur la RDC décrivait à Rubaya une véritable administration minière mise en place par l’AFC/M23 : permis pour les creuseurs et négociants, taxes, surveillance des sites et obligation de vendre à des commerçants autorisés. Les combattants patrouillaient également pour faire respecter ces règles.
La mine apparaît ainsi comme bien davantage qu’un territoire conquis. Elle devient une ressource à administrer.
Rubaya, là où la guerre rencontre le marché mondial
Cette prise de contrôle possède une importance particulière parce que Rubaya n’est pas un gisement marginal. La zone représente environ 15 % de la demande mondiale de tantale, métal extrait du coltan et indispensable à de nombreux composants électroniques.
Le minerai extrait dans une zone de guerre peut pourtant perdre rapidement la trace de son origine.
Le Groupe d’experts de l’ONU a documenté des routes reliant Rubaya au Rwanda et identifié des négociants jouant un rôle central dans cette contrebande. Son rapport de 2025 décrit également des minerais provenant des territoires contrôlés par l’AFC/M23 mélangés à la production rwandaise une fois la frontière franchie, permettant leur réintroduction dans les circuits commerciaux sous une autre origine.
Amnesty affirme désormais retrouver une mécanique comparable autour de l’or de Lomera. Des témoins lui ont décrit des sacs contenant du sol aurifère chargés sur des embarcations à destination du Rwanda. Pour l’organisation, ces éléments peuvent faire entrer la question du pillage des ressources dans le champ des crimes de guerre.
Le minerai change de frontière, puis d’identité
C’est probablement à cet endroit que le rapport devient le plus embarrassant pour les chaînes internationales d’approvisionnement. Une entreprise située à des milliers de kilomètres de Rubaya peut appliquer des règles de traçabilité et néanmoins se retrouver confrontée à un minerai dont l’origine a été brouillée en amont.
Le problème n’est donc plus seulement de savoir qui contrôle la mine. Il faut pouvoir suivre le minerai du puits jusqu’à l’exportation.
Amnesty en tire une recommandation radicale : suspendre les achats d’or et de coltan provenant du Rwanda tant que des garanties concrètes ne permettent pas d’en établir l’origine. L’organisation demande également que les futurs accords miniers concernant Rubaya ou d’autres zones contrôlées par le M23 soient soumis à une surveillance internationale indépendante.
Le M23 et les autorités rwandaises n’avaient pas répondu aux demandes de commentaires adressées par Amnesty avant la publication de son enquête. Kigali conteste par ailleurs les accusations concernant son rôle dans le pillage des ressources congolaises. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait néanmoins condamné en février 2025 l’offensive du M23 et demandé au Rwanda de cesser son soutien au groupe et de retirer ses forces du territoire congolais.
Derrière le minerai, le contrôle des hommes
Le rapport d’Amnesty déplace finalement le regard. Le débat sur les minerais de l’est congolais se concentre souvent sur les tonnes exportées, les routes de contrebande et les revenus qu’elles procurent. Cette fois, l’enquête repart de l’autre extrémité de la chaîne : ceux qui descendent dans les puits.
Les 18 morts documentées ne constituent alors pas un épisode détachable de l’économie minière. Elles interrogent les conditions humaines dans lesquelles une ressource stratégique est extraite avant de rejoindre, après plusieurs intermédiaires et parfois plusieurs frontières, l’économie mondiale.
À Rubaya comme à Lomera, la question n’est donc plus seulement de savoir qui possède le minerai. Elle est de savoir quel système de violence peut se cacher derrière son extraction, puis disparaître lorsque son origine devient indétectable.
La Rédaction
Sources : Amnesty International ; Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC ; Conseil de sécurité des Nations unies.

