À quatre mois du scrutin du 25 octobre 2025, la Côte d’Ivoire entre dans une zone de fortes turbulences politiques. Le pays est confronté à un verrouillage sans précédent du jeu démocratique, avec l’exclusion des principales figures de l’opposition, un pouvoir hypercentralisé et une société civile sous tension.
Alors que l’échéance électorale devait consolider les acquis démocratiques d’un pays encore hanté par les violences post-électorales de 2010-2011, elle semble aujourd’hui alimenter la crainte d’une rechute brutale dans l’instabilité.
Une présidentielle verrouillée
Le président sortant, Alassane Ouattara, entretient le flou sur une éventuelle candidature pour un quatrième mandat. Officiellement, le RHDP, au pouvoir, se dit prêt à poursuivre l’œuvre de développement et de stabilité entamée depuis 2011. En réalité, il règne un climat de verrouillage généralisé, marqué par la mise à l’écart quasi systématique des poids lourds de l’opposition.
Laurent Gbagbo, malgré son acquittement par la CPI, reste condamné à 20 ans de prison dans l’affaire de la BCEAO. Tidjane Thiam est disqualifié pour non-résidence continue. Charles Blé Goudé se heurte à des poursuites judiciaires internes. Guillaume Soro, exilé et condamné pour tentative de déstabilisation, est également écarté. Résultat : aucun des ténors historiques ou rénovateurs n’est autorisé à concourir.
Le RHDP seul en lice ?
Forte de son appareil d’État, de son implantation territoriale et de sa maitrise des rouages électoraux, la coalition au pouvoir apparaît comme la seule véritable force en ordre de bataille. Le RHDP se présente comme le garant de la stabilité et du progrès économique, avec un bilan affiché : croissance annuelle moyenne de 6 à 8 %, modernisation du port d’Abidjan, réformes éducatives et numérisation de l’administration.
Mais cette dynamique cache de profondes inégalités sociales. Le taux de pauvreté reste supérieur à 35 %, et la perception d’une « démocratie confisquée » alimente la défiance, notamment dans les bastions de l’opposition.
Une opposition affaiblie, mais présente
Privés de leurs leaders emblématiques, les partis d’opposition comme le PPA-CI ou le PDCI-RDA peinent à se restructurer. Le PPA-CI conserve un ancrage fort dans l’Ouest et les banlieues populaires, mais reste marginalisé. Le PDCI-RDA, fragilisé par la disqualification de Thiam, tente une recomposition difficile. Quant aux partisans de Guillaume Soro, ils misent sur une rhétorique de rupture, en exil.
La société civile, bien que mobilisée pour réclamer une élection inclusive et équitable, reste bridée par des restrictions administratives, judiciaires et policières.
Une paix fragile menacée
Les inquiétudes montent. Le souvenir des affrontements meurtriers de 2010-2011 (plus de 3 000 morts) plane. Plusieurs ONG, chancelleries et observateurs régionaux appellent à la retenue. Le fichier électoral divise, la Commission Électorale Indépendante est contestée, et l’usage de la justice comme arme politique est de plus en plus dénoncé.
Des appels au boycott, à la désobéissance civile ou à des marches massives sont dans l’air. Le risque de violences avant, pendant ou après le scrutin est réel.
La légalité ne suffit plus
Les exclusions sont techniquement conformes à la Constitution ivoirienne. Mais dans un système où le pouvoir détient les clefs du judiciaire, du parlement et de la communication, la légalité devient suspecte. La population ne s’y trompe pas : elle perçoit une volonté d’éviction plutôt qu’un respect impartial des règles.
Un avenir suspendu à un fil
La Côte d’Ivoire reste une puissance économique majeure en Afrique de l’Ouest. Mais cette force pourrait rapidement s’effriter si les tensions politiques actuelles dégénèrent. Les lignes de fracture — identitaires, ethniques, sociales — sont encore vives. Sans dialogue national sincère, sans justice équitable, et sans ouverture politique, le pays risque de sombrer dans un cycle délétère de contestations et de répressions.
L’heure de vérité
Le 25 octobre 2025 pourrait être une date de bascule. Vers plus de démocratie si le scrutin est transparent et pacifique. Ou vers une crise majeure si le pouvoir continue d’écarter systématiquement ses opposants. L’histoire jugera.
Les Ivoiriens, eux, attendent des dirigeants à la hauteur des défis. Et non des calculs à courte vue.
La Rédaction

