En Ouganda, l’après-présidentielle vire au durcissement sécuritaire. Selon un rapport publié par Human Rights Watch (HRW), les autorités ont accentué la pression contre les forces d’opposition depuis le scrutin du 15 janvier. Arrestations ciblées, disparitions, intimidation des proches et restrictions des libertés publiques dessinent un climat politique de plus en plus verrouillé autour du principal rival du pouvoir, Robert Kyagulanyi, plus connu sous le nom de Bobi Wine.
Un scrutin sous tension et une contestation étouffée
L’élection présidentielle ougandaise du 15 janvier a reconduit au pouvoir Yoweri Museveni, 81 ans, avec 71,65 % des voix, contre 24,72 % pour Bobi Wine, chef de la Plateforme d’unité nationale (NUP). Des résultats que l’opposition rejette, dénonçant un processus biaisé, militarisé et marqué par des entraves à la campagne.
Dès le lendemain du vote, HRW observe une montée en puissance des mesures répressives. Au moins 118 militants ou sympathisants du NUP font l’objet de poursuites liées aux activités électorales, pour des chefs d’accusation tels que rassemblement illégal, trouble à l’ordre public ou complot. L’ONG signale aussi la disparition de deux cadres du parti, dans un contexte où l’accès à la justice reste flou.
Bobi Wine contraint à la fuite
Le leader de l’opposition affirme vivre sous une pression permanente. Sa résidence de Kampala serait encerclée par des forces armées, empêchant toute entrée ou sortie. Selon son récit, des soldats auraient investi sa maison, coupé l’électricité et neutralisé les caméras de surveillance, l’obligeant à quitter les lieux.
Son épouse, Barbara Kyagulanyi, évoque des violences lors de cette intervention : cheveux tirés, vêtements déchirés et tentative de saisie forcée de son téléphone. Elle aurait refusé d’en livrer le contenu. Bobi Wine parle d’un harcèlement systématique visant sa famille afin de l’isoler politiquement et psychologiquement.
Cette situation renforce l’image d’un pouvoir prêt à employer l’appareil sécuritaire pour neutraliser toute contestation post-électorale.
Des menaces inquiétantes au sommet de l’armée
Autre élément préoccupant relevé par HRW : les propos du chef des forces armées ougandaises, Muhoozi Kainerugaba, fils du président Museveni. Ce dernier a publiquement proféré des menaces contre Bobi Wine, se vantant d’avoir éliminé plusieurs supposés « terroristes » liés au NUP, tout en niant les violences contre la famille du leader de l’opposition.
Pour les défenseurs des droits humains, ce type de déclarations venant d’un haut responsable militaire contribue à banaliser l’usage de la force politique et à installer un climat de peur parmi les militants et les journalistes.
Arrestations ciblées de cadres du NUP
La répression ne s’arrête pas à la figure de Bobi Wine. Plusieurs responsables régionaux du NUP ont été interpellés dans des conditions troublantes.
Jolly Jackline Tukamushaba, vice-présidente pour l’Ouganda occidental, a été arrêtée dans un hôtel avec sa fille par des hommes armés en tenue militaire.
Lina Zedriga Waru, vice-présidente pour le Nord du pays, a été emmenée depuis son domicile par des soldats. Devant la Haute cour de Kampala, l’armée a nié la détenir, laissant planer le doute sur son sort.
HRW dénonce une stratégie d’intimidation visant à désorganiser la structure nationale de l’opposition et à décourager toute mobilisation future.
Libertés publiques sous pression
Au-delà des arrestations, le rapport met en lumière un resserrement général de l’espace civique. Des rassemblements ont été dispersés avec violence, des journalistes interpellés, et au moins dix ONGsuspendues pour des motifs jugés vagues.
Deux jours avant l’élection, une coupure nationale d’Internet a limité l’accès à l’information, perturbant la couverture médiatique et la communication des partis d’opposition. Cette mesure, devenue récurrente dans plusieurs pays africains en période électorale, a fortement affecté la transparence du scrutin.
Pour HRW, ces pratiques constituent une atteinte directe au pluralisme politique et au droit des citoyens à une information libre.
HRW alerte sur un seuil critique
« La répression de l’opposition, déjà bien installée en Ouganda, a atteint un niveau alarmant », avertit Ashwanee Budoo-Scholtz, directrice adjointe Afrique de Human Rights Watch. L’organisation appelle les autorités à mettre fin aux poursuites arbitraires, à garantir la sécurité des opposants et à restaurer les libertés fondamentales.
À l’heure où Kampala cherche à préserver son image internationale, cette séquence post-électorale pose une question centrale : l’Ouganda peut-il encore conjuguer stabilité politique et respect effectif des droits humains, ou s’enfonce-t-il dans une gouvernance de plus en plus sécuritaire ?
La Rédaction

