Alors que la démocratie tunisienne continue de s’effriter sous la présidence de Kaïs Saïed, le partenariat militaire entre Tunis et Washington demeure solide, bien qu’il soit lui aussi sous tension. Depuis l’indépendance du pays en 1956, cette coopération s’est construite sur des intérêts mutuels : la Tunisie, stratégiquement située, sert de partenaire clé dans une région volatile, tandis que les États-Unis offrent un soutien matériel et technique à une armée tunisienne historiquement discrète sur le plan politique.
Une relation ancienne mais transformée
Dès les années Bourguiba, la Tunisie a entretenu des liens militaires avec Washington, jouant habilement sur la rivalité entre blocs pendant la guerre froide. Cette collaboration s’est intensifiée au fil des décennies, marquée par la désignation de la Tunisie en 2015 comme allié majeur non membre de l’OTAN. Cette reconnaissance a permis à Tunis d’accéder à des équipements militaires avancés et à des programmes de formation.
Aujourd’hui, cette relation se matérialise par des initiatives comme le partenariat entre la Tunisie et la Garde nationale du Wyoming, établi depuis 2004. En 2024, ces échanges incluent des ateliers de formation pour les sous-officiers tunisiens et des exercices conjoints dans le cadre des programmes militaires tels qu’Africa Lion, qui se tiendra en partie en Tunisie cette année.
Une coopération sous le signe des incertitudes politiques
Cependant, la répression autoritaire menée par Kaïs Saïed depuis son coup de force en 2021 place cette coopération dans une situation délicate. Sous son régime, l’armée a obéi à des ordres controversés, notamment lors de la fermeture du Parlement et des arrestations massives d’opposants politiques.
Cette situation inquiète à Washington, où l’administration Biden oscille entre réprimande et maintien des liens militaires. En 2024, l’aide économique américaine à la Tunisie a été drastiquement réduite, passant de 45 millions à 14,5 millions de dollars. En revanche, l’aide militaire reste stable, avec 45 millions de dollars alloués au programme de financement militaire étranger (FMF).
Pour les partisans de cette coopération, l’armée tunisienne demeure un partenaire essentiel dans une région confrontée à l’instabilité, notamment au Sahel. « Si la Tunisie implose, l’armée pourrait jouer un rôle stabilisateur », souligne un diplomate occidental.
La question des droits de l’homme
Malgré cela, des voix s’élèvent aux États-Unis pour exiger un réexamen de cette relation. La sénatrice démocrate Chris Murphy a récemment plaidé pour un recentrage des efforts américains sur la société civile tunisienne, critiquant la dépendance vis-à-vis d’une armée impliquée dans des abus potentiels.
Le rôle controversé de l’armée dans les procès militaires contre des civils, ainsi que les accusations de violation des droits de l’homme, pourraient mettre en péril la coopération future. La loi Leahy, qui interdit l’aide américaine aux forces de sécurité impliquées dans des abus, reste un cadre juridique contraignant.
Un équilibre fragile
En dépit des tensions, le partenariat militaire entre la Tunisie et les États-Unis se poursuit. La participation récente de hauts responsables tunisiens à des réunions internationales organisées par le Pentagone, ainsi que leur implication dans des programmes comme Flintlock en Côte d’Ivoire et au Ghana, témoignent de la volonté des deux parties de maintenir ces liens.
Pour Washington, la Tunisie reste un acteur clé en Afrique du Nord, bien que l’avenir de cette coopération dépendra largement des évolutions politiques internes et des priorités stratégiques américaines. Tandis que l’administration Biden fait face à des critiques croissantes, une question demeure : jusqu’où les États-Unis peuvent-ils soutenir un partenaire qui s’éloigne des valeurs démocratiques qu’ils promeuvent ?
La Rédaction

