Lorsqu’elle est créée en 2023, la Commission de lutte contre la délinquance économique, financière et fiscale (CoLDEFF) suscite de grands espoirs. Présentée comme l’outil phare du régime militaire pour assainir la gestion publique, elle devait incarner une rupture avec les pratiques du passé. Mais en l’espace de quelques mois, l’institution s’est enlisée dans des luttes de pouvoir, des choix stratégiques controversés et une efficacité limitée. Son fonctionnement chaotique alimente désormais les doutes sur la volonté réelle des autorités de mener une lutte rigoureuse contre la corruption.
Une institution en crise
Le 25 janvier 2025, le général Abdourahamane Tiani, chef du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), démet de ses fonctions le colonel Abdoul Wahidou Djibo et l’ensemble de son équipe dirigeante. Cette décision intervient dans un contexte de tensions internes exacerbées, notamment entre la présidence et la vice-présidence de la Commission, occupée par Mme Saadé Laminou Tchiroma. Deux jours plus tard, un nouvel organigramme est mis en place : le colonel des Eaux et Forêts Zennou Moussa Aghali prend la tête de la CoLDEFF, secondé par Abdourahamane Chaibou Batouré.
Officiellement, ce remaniement vise à redynamiser la lutte anticorruption, mais il traduit surtout une profonde instabilité. Une inspection d’État a été annoncée pour évaluer la gestion précédente, mais ses conclusions se font attendre. Cette crise institutionnelle, loin d’être un simple accident de parcours, reflète les limites d’une commission confrontée à des résistances internes et à des moyens d’action limités.
Une stratégie qui divise
Si la CoLDEFF peine à s’imposer, c’est aussi en raison des choix stratégiques qui orientent son action. En un an, elle a réussi à recouvrer seulement 57 milliards de FCFA, un montant modeste au regard des 400 milliards récupérés par le Mali dans une initiative similaire. Plusieurs facteurs expliquent cette contre-performance : des enquêtes qui s’accumulent sans aboutir, la fuite de suspects à l’étranger et une participation citoyenne insuffisante dans la dénonciation des affaires de corruption.
Mais c’est surtout la politique de transaction qui alimente la controverse. Plutôt que de systématiquement engager des poursuites, la Commission privilégie la restitution des fonds détournés en échange d’une forme d’abandon des sanctions. Une approche qui, pour ses défenseurs, permet d’accélérer les recouvrements mais qui, aux yeux de nombreux Nigériens, renforce l’impunité. D’autant que les personnalités impliquées dans les plus gros détournements bénéficient d’un anonymat bien gardé, tandis que les petits fraudeurs sont publiquement exposés.
Face à ces critiques, la nouvelle direction de la CoLDEFF promet des réformes : accélération des enquêtes, renforcement des contrôles et amélioration du cadre juridique pour garantir des sanctions plus dissuasives. Reste à savoir si ces annonces se traduiront par des résultats concrets.
Un enjeu politique majeur
Au-delà de la Commission elle-même, c’est la crédibilité du régime militaire qui est en jeu. Lorsqu’il a pris le pouvoir, le général Tiani a fait de la lutte contre la corruption l’un de ses principaux engagements. L’échec de la CoLDEFF serait donc un revers symbolique et un signal inquiétant quant à la capacité des autorités à rétablir une gouvernance plus rigoureuse.
Pour redonner un véritable élan à cette lutte, plusieurs mesures s’imposent : doter la Commission de moyens renforcés, garantir son indépendance face aux pressions politiques et mettre en place un système de suivi transparent des dossiers. Le renforcement de la protection des lanceurs d’alerte pourrait aussi jouer un rôle clé pour encourager les signalements.
À ce stade, la CoLDEFF illustre les difficultés d’une politique anticorruption menée en pleine transition politique. Sa survie dépendra de sa capacité à se réinventer et à démontrer qu’elle est autre chose qu’un simple instrument de communication. Pour le régime militaire, l’enjeu est clair : prouver que la lutte contre la corruption n’est pas qu’un slogan.
La Rédaction

