Depuis que les autorités mauritaniennes ont expulsé des milliers de pêcheurs sénégalais en situation irrégulière, les étals du marché de Nouakchott ont changé de visage. Moins garnis, plus chers, les poissons les plus prisés ont déserté les paniers des consommateurs. Une situation qui, selon plusieurs voix locales, mêle décisions politiques, tensions migratoires et caprices du climat.
Des expulsions qui laissent un vide
Le coup de filet mené contre les pêcheurs sans papiers – en majorité sénégalais – a bouleversé toute une filière. En quelques jours, une main-d’œuvre essentielle a été renvoyée de l’autre côté de la frontière. Dans les rues du marché central, les lamentations sont fréquentes. Fatou Gueye, vendeuse installée depuis plus de dix ans, résume le sentiment général :
« Les meilleurs poissons sont partis avec les Sénégalais. Depuis, nous n’avons presque plus rien à proposer. »
Selon elle, les espèces autrefois abondantes – comme le capitaine, le thiof ou la carpe rouge – sont devenues quasi-introuvables. À leur place, le kibaru, poisson moins noble, se vend aujourd’hui à 60 MRU le kilo. Quant au yaboy, petit poisson très consommé, son prix atteint désormais 1000 MRU le sac, soit une hausse difficilement absorbable pour de nombreuses familles.
Un marché déséquilibré et un climat défavorable
Ibrahima Sarr, responsable d’associations artisanales de pêche, confirme la gravité de la situation.
« Il ne faut pas tout mettre sur le dos des expulsions. La météo joue aussi un rôle. Depuis plusieurs semaines, les conditions sont mauvaises : vent fort, houle, changements de courants. Le poisson était déjà rare, il l’est encore plus maintenant. »
Il rappelle que seuls deux pôles de pêche subsistent dans le pays : les Imraguens au nord et NDiago au sud-ouest. Un duo largement insuffisant pour satisfaire la demande de Nouakchott et des autres grandes villes.
Des divergences sur l’impact réel
Mais certains marchands nuancent. Abdallahi Samba, poissonnier, estime que les effets sont surtout ressentis dans les usines et la chaîne d’exportation.
« Pour nous, détaillants, les règles de l’offre et de la demande restent les mêmes. C’est cyclique. Il y a toujours des périodes de pénurie et d’abondance. »
Son discours, plus mesuré, traduit une réalité partagée : si la filière pêche repose sur un équilibre fragile, l’expulsion de pêcheurs sénégalais n’en est qu’un des multiples éléments déstabilisants. Reste à savoir si les autorités envisagent une réponse coordonnée, entre régulation migratoire, soutien aux pêcheurs locaux, et adaptation aux aléas climatiques.
La Rédaction

