New Seoul Park a été conçu pour divertir. Parents et enfants s’y promènent, les couples viennent y fabriquer des souvenirs et les employés entretiennent l’illusion d’un monde où chacun devrait être heureux. Puis apparaît un mystérieux vendeur de gelées. Ses friandises promettent notamment à ceux qui les mangent de ne plus jamais être séparés. La promesse est séduisante. Ses conséquences vont transformer le parc d’attractions en théâtre d’une catastrophe aussi grotesque que terrifiante.
Cho Yeeun, l’étrange pour raconter le monde contemporain
Née en 1993 à Gunsan, en Corée du Sud, Cho Yeeun appartient à une jeune génération d’écrivains coréens qui n’hésitent pas à faire circuler la littérature entre horreur, fantastique, science-fiction et observation sociale. Elle commence à se faire connaître en 2016, notamment grâce à des concours littéraires, avant de publier romans et nouvelles où le surnaturel côtoie volontiers des existences ordinaires. The New Seoul Park Jelly Massacre paraît en 2019 et adopte une construction chorale : neuf récits s’emboîtent progressivement autour du même événement, permettant d’observer la catastrophe depuis plusieurs trajectoires humaines.
Un parc où tout est fabriqué pour produire du bonheur
Le choix du parc d’attractions est loin d’être anodin. New Seoul Park est un espace artificiel par définition. Les décors, les mascottes, les attractions et les spectacles ont une fonction précise : faire oublier momentanément l’extérieur et produire une expérience heureuse. Les visiteurs arrivent avec leurs enfants, leurs partenaires, leurs attentes et parfois leurs blessures, mais le parc leur propose à tous la même promesse de divertissement.
Cho Yeeun s’intéresse précisément à ce décalage. Les sourires appartiennent au décor, tandis que les personnages apportent avec eux leurs solitudes, leurs désirs et leurs frustrations. Le parc peut organiser une fête, il ne peut pas supprimer ce que chacun transporte intérieurement. Derrière l’univers coloré apparaît ainsi une collection de vies beaucoup moins harmonieuses que les attractions qui les entourent.
Une friandise qui promet de ne plus jamais se séparer
Au milieu de cette foule apparaît un étrange vendeur de gelées. Ses produits offrent une consolation particulièrement attirante : manger cette friandise permettrait de ne plus jamais être séparé de la personne aimée. La formule ressemble presque à un slogan publicitaire parfaitement adapté à un parc fréquenté par les couples et les familles.
Mais Cho Yeeun prend cette promesse au pied de la lettre et la pousse vers l’horreur. Les gelées déclenchent un phénomène qui transforme les corps et fait progressivement basculer New Seoul Park dans le chaos. Ce qui devait apporter du réconfort devient la source même de la catastrophe. L’idée est volontairement excessive, mais elle permet au roman de détourner une aspiration profondément humaine : vouloir retenir définitivement ce qui, par nature, peut nous échapper.
Lorsque le bonheur devient un produit
Avec The New Seoul Park Jelly Massacre, Cho Yeeun transforme ainsi le parc d’attractions en laboratoire de nos désirs. Tout y peut être acheté sous forme d’expérience : sensations, nourriture, souvenirs, photographies et moments romantiques. La mystérieuse gelée pousse simplement cette logique un cran plus loin en proposant quelque chose que le commerce ne devrait pas pouvoir garantir : la permanence d’un lien humain.
Le roman touche ici à une contradiction très contemporaine. Nos sociétés ont développé une immense économie autour du bonheur, du couple, du loisir et de l’expérience personnelle. Pourtant, aucune attraction et aucun produit ne peuvent garantir qu’une relation durera, qu’une famille restera unie ou qu’une personne ne connaîtra jamais la solitude. La gelée devient alors la version monstrueuse d’une promesse commerciale impossible.

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Neuf histoires au milieu d’une même catastrophe
Le choix d’une narration composée de plusieurs récits donne au roman une autre dimension. Cho Yeeun ne construit pas uniquement son intrigue autour d’un héros chargé de survivre au désastre. Elle déplace le regard d’un personnage à l’autre et révèle progressivement comment leurs histoires se croisent à l’intérieur du parc.
Cette structure transforme la catastrophe en révélateur. Les réactions diffèrent parce que chacun arrive à New Seoul Park avec une histoire particulière. Certains cherchent l’amour, d’autres une consolation, une sortie familiale ou simplement quelques heures loin du quotidien. Lorsque l’ordre du parc s’effondre, les rôles sociaux et les apparences deviennent beaucoup plus difficiles à maintenir. Le fantastique permet alors d’exposer très rapidement ce que la normalité gardait caché.
L’horreur n’empêche ni l’humour ni la tendresse
Le roman ne repose pourtant pas sur la seule violence. Son étrangeté vient aussi du contraste entre l’apparence presque enfantine des gelées et ce qu’elles provoquent. Cho Yeeun associe ainsi le répugnant au sucré, le grotesque au sentimental et la peur à des moments d’humour noir.
Ce mélange évite au récit de devenir une simple succession de scènes horrifiques. Derrière les corps menacés et le parc transformé par le chaos restent des personnages qui désirent être aimés, reconnus ou simplement accompagnés. L’horreur fonctionne précisément parce qu’elle surgit au milieu de besoins extrêmement ordinaires. Les monstres les plus efficaces du livre ne viennent pas d’un univers entièrement étranger : ils prennent naissance dans des désirs que le lecteur peut parfaitement comprendre.
Peut-on vraiment promettre de ne jamais se quitter ?
La formule associée aux gelées contient finalement l’une des questions les plus intéressantes du roman. « Ne jamais se séparer » ressemble à une déclaration romantique idéale. Pourtant, prise littéralement, elle devient inquiétante. Une relation humaine suppose aussi la liberté de partir, de changer et parfois de mettre fin à ce qui existait auparavant.
Cho Yeeun joue avec cette ambiguïté. Ce que nous appelons volontiers amour peut contenir un désir de permanence, mais vouloir abolir toute possibilité de séparation revient aussi à supprimer une part de liberté. Le fantastique pousse cette contradiction jusqu’à l’absurde et permet de regarder autrement une promesse que le langage amoureux présente habituellement comme parfaitement innocente.
The New Seoul Park Jelly Massacre possède tous les ingrédients d’un divertissement débridé : parc d’attractions, mystérieux vendeur, gelées surnaturelles, corps transformés et catastrophe collective. Pourtant, Cho Yeeun utilise cette extravagance pour revenir constamment vers des préoccupations beaucoup plus familières : l’amour, la solitude, la peur de perdre quelqu’un et le besoin d’être relié aux autres.
New Seoul Park promettait quelques heures de bonheur fabriqué. La mystérieuse gelée promet davantage encore : rendre certains liens définitifs. C’est précisément lorsque cette promesse devient réalité que le rêve tourne au cauchemar. Cho Yeeun rappelle ainsi, derrière l’humour noir et l’horreur, qu’un bonheur garanti pour toujours pourrait bien cesser d’être du bonheur dès lors qu’il ne laisse plus aucune possibilité de s’en aller.
La Rédaction
Références littéraires
- The New Seoul Park Jelly Massacre de Cho Yeeun — horreur, relations humaines, désir et catastrophe
- Cocktails, Love, and Zombies de Cho Yeeun — amour, famille, fantastique et horreur
- Snowball Drive de Cho Yeeun — survie, relations humaines et monde bouleversé
- The Village of Sewn Eyes de Cho Yeeun — fantastique, étrangeté et communautés humaines

