Dans un hameau isolé de Pologne, des hommes commencent à mourir dans des circonstances étranges. Janina Doucheyko, sexagénaire solitaire passionnée d’astrologie et farouche défenseuse des animaux, possède une théorie : peut-être faut-il chercher du côté des bêtes que ces hommes ont chassées. Personne ou presque ne la prend au sérieux. Olga Tokarczuk transforme alors son étrange roman policier en une question beaucoup plus dérangeante : jugeons-nous une parole sur ce qu’elle dit ou d’abord sur la personne qui la prononce ?
Olga Tokarczuk, une romancière qui déplace les frontières
Née en 1962 à Sulechów, en Pologne, Olga Tokarczuk est l’une des grandes figures de la littérature européenne contemporaine. Psychologue de formation, romancière et essayiste, elle a reçu le prix Nobel de littérature 2018, décerné en 2019. Son œuvre aime déplacer les frontières entre les genres, les époques et les manières de raconter. Publié en Pologne en 2009, Sur les ossements des morts(Prowadź swój pług przez kości umarłych) en offre un exemple particulièrement accessible : le livre ressemble à un polar, mais l’enquête devient rapidement le moyen d’interroger notre rapport aux animaux, à la marginalité et à ceux dont la parole est jugée peu crédible.
Janina Doucheyko, une femme facile à ne pas écouter
Janina vit dans une région montagneuse proche de la frontière tchèque. Ancienne ingénieure, elle enseigne ponctuellement l’anglais, s’intéresse passionnément à l’astrologie et participe à la traduction de William Blake. Elle possède également une relation particulière aux animaux, auxquels elle accorde une importance morale que son entourage ne partage pas toujours. Tout, chez elle, facilite donc son classement dans une catégorie commode : celle de l’excentrique.
Son âge renforce cette marginalité. Janina n’occupe aucune position d’autorité et ne correspond pas à l’image de la témoin dont les institutions attendraient naturellement une expertise. Lorsqu’elle avance ses hypothèses sur les morts qui se multiplient dans la région, ses interlocuteurs peuvent ainsi écarter ses propos sans nécessairement les examiner jusqu’au bout. Tokarczuk installe une mécanique redoutable : il suffit parfois de considérer quelqu’un comme étrange pour s’autoriser à ne plus entendre ce qu’il dit.
Des morts qui ressemblent à une revanche
Les victimes ont un point commun important : elles appartiennent à un environnement où la chasse occupe une place centrale. Janina, qui condamne cette pratique et observe attentivement les animaux de la région, commence à envisager une explication extraordinaire. Et si les bêtes elles-mêmes répondaient à la violence exercée contre elles ?
La théorie paraît absurde selon les critères habituels d’une enquête criminelle. Tokarczuk le sait parfaitement et joue de cette invraisemblance. L’intérêt n’est pas simplement de déterminer si Janina a raison. Il réside dans le trouble que son raisonnement introduit : pourquoi considérons-nous immédiatement comme impossible que les animaux puissent être sujets d’une histoire alors que nous acceptons sans difficulté qu’ils en soient les victimes silencieuses ?
Quand l’excentricité devient un argument contre la parole
Avec Sur les ossements des morts, Olga Tokarczuk construit surtout un personnage dont les faiblesses apparentes permettent aux autres d’éviter les questions qu’elle soulève. Janina croit à l’influence des astres, donne aux personnes des surnoms et interprète le monde selon une logique qui lui appartient. Certaines de ses convictions peuvent légitimement susciter le scepticisme. Mais rejeter une partie de son raisonnement ne signifie pas que tout ce qu’elle observe soit faux.
C’est là que le roman dépasse son intrigue policière. Dans la vie sociale comme dans le livre, la crédibilité n’est jamais distribuée de manière parfaitement neutre. L’âge, le statut, le genre, la profession ou la manière de parler influencent la valeur accordée à une parole avant même que son contenu soit examiné. Janina dérange autant par ce qu’elle dit que par le fait qu’elle refuse la discrétion que son environnement semble attendre d’elle.
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Les animaux au centre plutôt qu’à la périphérie
Le combat de Janina contre la chasse pourrait être considéré comme une obsession supplémentaire. Tokarczuk en fait au contraire l’une des questions morales centrales du roman. Pourquoi certaines morts nous bouleversent-elles tandis que d’autres sont considérées comme ordinaires ? Selon quels critères décidons-nous qu’une vie mérite protection, compassion ou justice ?
La romancière ne transforme pas pour autant son récit en traité philosophique. Elle laisse ces interrogations surgir à travers les colères de Janina, les pratiques des chasseurs et la manière dont les institutions locales organisent leur rapport aux animaux. La chasse devient ainsi révélatrice d’un ordre plus large dans lequel l’être humain s’est attribué le droit de décider quelles vies peuvent être supprimées sans que leur disparition constitue un crime.
Un polar qui refuse les frontières du polar
Tokarczuk utilise habilement les attentes du lecteur. Il y a des morts, des indices, des soupçons et la nécessité de comprendre ce qui s’est produit. Mais le roman accueille également l’astrologie, William Blake, l’écologie, l’humour noir et les réflexions de sa narratrice sur le monde qui l’entoure. Cette liberté formelle correspond parfaitement à Janina : un personnage difficile à ranger porte une histoire qui refuse elle aussi de rester dans une seule catégorie.
Cette construction permet surtout à Tokarczuk de maintenir une ambiguïté essentielle. Le lecteur peut sourire devant certaines certitudes de Janina tout en découvrant que d’autres observations sont beaucoup moins faciles à écarter. Il se retrouve ainsi dans une position proche de celle des personnages : décider constamment ce qu’il accepte de croire et déterminer dans quelle mesure son jugement dépend de celle qui lui raconte l’histoire.
Faut-il être raisonnable pour avoir raison ?
La question dépasse finalement Janina. Nous associons spontanément crédibilité et rationalité, mais nous jugeons aussi la rationalité à partir de codes sociaux. Une personne calme, diplômée, institutionnellement reconnue et capable d’utiliser le langage attendu bénéficie généralement d’une écoute différente de celle accordée à quelqu’un considéré comme marginal ou excessif.
Tokarczuk ne demande pas de croire toutes les affirmations sous prétexte qu’elles viennent d’une personne ignorée. Elle propose quelque chose de plus exigeant : séparer autant que possible la valeur d’une question de l’image que nous nous faisons de celui qui la pose. Janina peut avoir tort sur certaines choses et néanmoins voir ce que d’autres refusent de regarder.
Sur les ossements des morts commence comme une enquête étrange dans une région isolée et devient progressivement une réflexion sur notre manière de hiérarchiser les vies et les paroles. Olga Tokarczuk place au centre une femme que presque tout rend facile à marginaliser : son âge, sa solitude, ses colères, son astrologie et son engagement radical en faveur des animaux. Pourtant, plus les morts se succèdent, plus la frontière entre extravagance et lucidité devient difficile à tracer.
Le roman laisse alors derrière lui une interrogation qui dépasse largement son énigme : combien de vérités refusons-nous d’examiner simplement parce que la personne qui les énonce ne possède pas les caractéristiques que nous associons à la crédibilité ? Être raisonnable aide certainement à convaincre. Tokarczuk rappelle cependant qu’avoir l’air raisonnable et avoir raison restent deux choses différentes.
La Rédaction
Références littéraires
- Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk — enquête, animaux, marginalité et responsabilité morale
- Les Pérégrins d’Olga Tokarczuk — voyage, corps, déplacement et identité
- Les Livres de Jakób d’Olga Tokarczuk — histoire, religion, pouvoir et circulation des idées
- Dieu, le temps, les hommes et les anges d’Olga Tokarczuk — communauté, mémoire, mythes et passage du temps

