Dans la ville imaginée par Cho Nam-joo, tous les habitants ne possèdent pas les mêmes droits. Le travail, le logement et la possibilité même de mener une existence stable dépendent du statut attribué à chacun. Lorsqu’une jeune femme est retrouvée morte, l’affaire révèle progressivement les rouages d’une société qui a transformé les inégalités en système.
Cho Nam-joo, observer la société par la fiction
Cho Nam-joo est née en 1978 à Séoul, en Corée du Sud. Toujours vivante, elle est romancière et ancienne scénariste pour la télévision. Son œuvre s’intéresse particulièrement aux rapports de pouvoir, aux inégalités et aux mécanismes sociaux qui façonnent les existences individuelles.
Connue internationalement pour Kim Jiyoung, née en 1982, elle publie Saha en 2019. Cette fois, la romancière abandonne le réalisme strict pour construire une dystopie, tout en conservant son intérêt pour ceux que la société place dans les positions les plus fragiles.
Une ville administrée comme une entreprise
Le roman se déroule dans une cité-État fictive dominée par une puissante entreprise. L’organisation de la population y repose sur une hiérarchie précise, déterminant largement les possibilités offertes à chacun.
Au sommet se trouvent ceux qui bénéficient pleinement du système. Plus bas vivent ceux dont la situation est moins stable. Puis viennent les Saha, habitants marginalisés qui occupent les emplois les plus précaires et disposent de droits très limités.
La ville fonctionne ainsi comme une immense machine économique. Être pauvre n’y signifie pas seulement posséder moins : cela détermine aussi la manière dont les institutions vous considèrent.
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Un meurtre qui révèle davantage qu’un coupable
Une jeune femme est retrouvée morte. Dok-yung, son compagnon, est rapidement soupçonné avant de disparaître. Ce point de départ donne au roman les apparences d’une enquête criminelle.
Mais Cho Nam-joo s’intéresse moins à la résolution classique d’un meurtre qu’au monde dans lequel celui-ci a pu se produire. À mesure que différentes trajectoires apparaissent, la ville dévoile ses mécanismes d’exclusion.
La question se déplace alors : au-delà de celui qui a commis le crime, quelle responsabilité porte une société qui condamne certains de ses habitants à vivre constamment dans la vulnérabilité ?
Être utile pour avoir des droits
C’est ici que la dystopie devient particulièrement contemporaine. Dans Saha, la valeur d’un individu dépend largement de sa place dans le système économique.
Avec Saha, Cho Nam-joo pousse jusqu’à l’extrême une logique déjà familière : celle qui associe la dignité sociale à la réussite professionnelle et à la capacité de produire. Ceux qui disposent du bon statut accèdent à la sécurité ; les autres doivent continuellement prouver leur utilité.
Le roman interroge ainsi une société où perdre son emploi ou ne pas correspondre aux catégories administratives peut entraîner bien davantage qu’une baisse de revenus. Cela peut signifier perdre progressivement sa place parmi les autres.
Les invisibles au centre du récit
Cho Nam-joo choisit justement de raconter cette ville depuis ses marges. Les personnages qui intéressent la romancière ne sont pas les dirigeants du système mais ceux qui vivent avec ses conséquences.
Travailleurs précaires, personnes sans statut reconnu, femmes vulnérables ou individus dépendants des décisions d’une administration toute-puissante composent cette population que la ville utilise sans réellement l’intégrer.
Le terme « Saha » finit ainsi par désigner davantage qu’une catégorie. Il révèle la frontière invisible séparant ceux dont l’existence est protégée de ceux qui peuvent disparaître sans véritablement perturber le fonctionnement du système.
Une dystopie étrangement proche
La force du roman tient au fait que son univers n’a rien d’extravagant. Pas de machines futuristes spectaculaires ni de catastrophe ayant détruit la civilisation : simplement une société qui a poussé très loin la privatisation, la hiérarchie et le classement des individus.
Cette proximité rend le récit inconfortable. Derrière la ville fictive apparaissent des questions déjà présentes dans de nombreuses sociétés contemporaines : précarité du travail, coût du logement, accès aux soins, statut administratif ou pouvoir grandissant des entreprises.
La dystopie fonctionne alors comme un miroir légèrement déformé du présent.
Saha commence avec une mort mystérieuse, mais le véritable sujet de Cho Nam-joo est le système qui entoure cette disparition. En construisant une ville où les droits dépendent du statut social, la romancière montre ce qui peut arriver lorsque l’efficacité économique devient le principal critère pour déterminer la valeur d’une existence.
Le roman ne demande donc pas seulement qui est responsable d’un meurtre. Il interroge une forme de violence beaucoup plus discrète : celle d’une organisation sociale capable de rendre certaines personnes presque invisibles.
Et derrière sa ville imaginaire demeure une question difficile à écarter : à partir de quel moment une société qui classe les individus finit-elle aussi par décider lesquels méritent réellement d’être protégés ?
La Rédaction
Références littéraires
- Saha de Cho Nam-joo — inégalités, précarité et dystopie sociale
- Kim Jiyoung, née en 1982 de Cho Nam-joo — travail, famille et normes sociales
- La Fille de la supérette de Sayaka Murata — travail, conformité et place dans la société
- Le Cercle de Dave Eggers — entreprise, technologie et contrôle social

