Une carte n’est jamais un simple décor. Elle organise les distances, hiérarchise les espaces et façonne, dès l’école, la perception de la puissance des continents. En obtenant de l’Union africaine l’adoption de la projection Equal Earth, le Togo transforme une question cartographique en combat diplomatique pour une représentation plus juste de l’Afrique.
Pendant des générations, des millions d’élèves ont découvert le monde à travers la projection de Mercator. Conçue au XVIe siècle pour faciliter la navigation maritime, celle-ci déforme progressivement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Elle donne ainsi aux territoires situés aux hautes latitudes une importance visuelle disproportionnée par rapport à leur surface réelle.
L’Afrique n’est pas effacée de la carte. Elle y apparaît pourtant sensiblement amoindrie lorsqu’on la compare au Groenland, à l’Europe, à la Russie ou à l’Amérique du Nord. Le Groenland semble, par exemple, presque aussi vaste que le continent africain, alors que l’Afrique est environ quatorze fois plus grande.
De Lomé à l’Union africaine
Le Togo a choisi de porter cette distorsion au niveau politique. Soumise successivement aux instances décisionnelles de l’Union africaine, son initiative a obtenu le soutien des États membres.
En février 2026, l’Assemblée de l’organisation continentale a officiellement adopté la projection Equal Earth afin de mieux respecter les superficies réelles et de corriger la représentation de l’Afrique dans les cartes mondiales. La décision confie également au Togo un rôle moteur dans la promotion internationale de cette évolution.
Cette avancée offre à la diplomatie togolaise un terrain original. Lomé ne porte ici ni une médiation sécuritaire ni un dossier économique classique, mais une bataille liée à la connaissance, à l’éducation et au pouvoir des images.
La démarche dépasse ainsi la précision géographique. Elle repose sur l’idée que la manière dont un continent est représenté influence aussi la manière dont sa place économique, démographique et géopolitique est inconsciemment évaluée.
Corriger les proportions, pas réinventer le monde
Aucune carte plane ne peut restituer parfaitement la forme sphérique de la Terre. Toute projection impose des compromis entre les superficies, les distances, les directions et les formes.
La projection Equal Earth, conçue en 2018, a pour particularité de préserver les rapports de superficie entre les territoires. Elle ne supprime pas toutes les déformations, mais permet de comparer plus fidèlement la dimension des continents et des pays.
Son adoption ne revient donc pas à fabriquer une carte favorable à l’Afrique. Elle vise à remplacer, pour les usages éducatifs et institutionnels, une projection historiquement utile à la navigation par une représentation mieux adaptée à la compréhension contemporaine du monde.
Une réforme appelée à entrer dans les classes
Le premier champ de transformation sera celui de l’éducation. L’Union africaine doit engager des consultations avec les États afin de préparer l’introduction progressive de cartes respectant les superficies réelles dans les programmes scolaires.
L’enjeu est considérable. Les cartes affichées dans les salles de classe, reproduites dans les manuels ou utilisées pour les exercices construisent très tôt une géographie mentale du monde. Changer de projection revient donc à modifier l’un des supports les plus durables de l’apprentissage.
Mais l’ambition portée par le Togo ne s’arrête pas aux écoles. Elle concerne également les administrations cartographiques, les médias, les maisons d’édition, les institutions culturelles, les centres de recherche et les plateformes numériques.
Sans cette extension, la réforme risquerait de rester limitée aux déclarations politiques tandis que les représentations les plus consultées continueraient de reproduire les anciens déséquilibres.
Le prochain front sera mondial
Après l’adoption africaine, Lomé veut désormais porter le débat devant les Nations unies. Le Togo envisage, en coordination avec la Commission de l’Union africaine, de promouvoir un projet de résolution appelant les organisations internationales et leurs États membres à privilégier des représentations cartographiques proportionnelles.
L’Assemblée générale prévue en septembre à New York constituera une étape importante de cette stratégie. L’UNESCO pourrait également jouer un rôle central, en raison de ses compétences dans les domaines de l’éducation, de la culture et de la diffusion des connaissances.
Le succès ne dépendra cependant pas d’une résolution à lui seul. Il faudra convaincre les États, les éditeurs, les médias et les grandes plateformes de modifier des outils profondément installés dans les usages.
En portant cette initiative, le Togo inscrit une question apparemment technique dans un débat beaucoup plus vaste sur la souveraineté intellectuelle du continent. Après avoir obtenu l’adhésion de l’Union africaine, sa diplomatie cherche désormais à faire reconnaître une idée simple : l’Afrique ne réclame pas d’être agrandie sur la carte, mais de ne plus y être diminuée.
La Rédaction

