Alors que l’Union européenne tente de freiner les flux migratoires en Méditerranée, un nom revient sans cesse à Benghazi : Khalifa Haftar. Proconsul de l’Est libyen, chef militaire intransigeant, l’ancien exilé devenu seigneur de guerre défie aujourd’hui diplomates et conventions. Mais d’où tient-il réellement son pouvoir ?
Un revers diplomatique qui en dit long
Mardi dernier, une délégation européenne de haut niveau, espérant conclure un accord migratoire en Libye, a été sèchement refoulée à l’aéroport de Benghazi. Ni rencontre, ni négociation : seulement un message clair du maréchal Khalifa Haftar, maître des lieux. Officiellement, les Européens ont été déclarés personae non gratae. Officieusement, il s’agissait d’un coup de force diplomatique destiné à leur forcer la main en matière de reconnaissance politique.
Ce camouflet résume la position actuelle de Haftar : non reconnu officiellement, mais incontournable de fait.
L’ascension d’un militaire discret
Né dans le nord-est de la Libye, Khalifa Haftar a débuté comme un officier peu remarqué à l’Académie militaire de Benghazi. C’est là qu’il croise la route de Mouammar Kadhafi, avec qui il mènera le coup d’État de 1969 contre la monarchie.
Proche du pouvoir, il participe à de nombreuses campagnes militaires du régime, dont la guerre du Kippour en 1973, qui renforce ses liens avec l’Égypte. Mais sa loyauté s’effondre après la guerre désastreuse du Tchad à la fin des années 1980, où il est capturé et abandonné par Tripoli. Les États-Unis organisent sa libération, ouvrant un long exil en Virginie… à deux pas du siège de la CIA.
Un exil fertile et un retour calculé
Pendant près de 24 ans, Haftar cultive la rancune et les contacts, jusqu’à son retour en 2011, lors de la révolution contre Kadhafi. D’abord marginalisé, il ne s’impose qu’à partir de 2014, avec l’opération « Dignité », menée contre des groupes islamistes à Benghazi.
En quelques années, il parvient à consolider son emprise sur l’Est libyen. Soutenu militairement par l’Égypte, les Émirats arabes unis et tacitement par la France et la Russie, Haftar se mue en homme fort d’un pays fragmenté.
L’ombre d’un État dans l’État
Aujourd’hui, Khalifa Haftar dirige une véritable autorité parallèle. Il contrôle une armée, des bases militaires, les principales routes commerciales, les ports pétroliers et une partie de la banque centrale. Ses fils occupent des postes-clés : Saddam supervise les forces terrestres, Khaled la garde personnelle, Belkacem les fonds de reconstruction, Sedig les dossiers de réconciliation.
Son clan, riche de plusieurs milliards selon certains analystes, agit comme un gouvernement héréditaire non officiel, mais puissant.
Soutien silencieux et chantage migratoire
Pourquoi l’Europe tolère-t-elle un tel personnage ? Parce qu’il détient une des clés des routes migratoires. Haftar, disent les analystes, sait exactement quels bateaux quittent les côtes. À plusieurs reprises, il aurait conditionné la baisse des départs à des invitations diplomatiques, comme ce fut le cas avec l’Italie.
Face à des partenaires peu fiables à Tripoli, certaines capitales européennes préfèrent miser sur l’efficacité brutale de Haftar. Mais ce choix a un coût : il fragilise l’ordre multilatéral et légitime un pouvoir militaire fondé sur la force, non sur le droit.
Une ambition intacte
Malgré l’échec de sa tentative de prendre Tripoli en 2019, Haftar reste l’homme fort de l’Est. Il se rêve en nouveau Kadhafi — ou mieux encore. Mais la Libye reste divisée, et ses ambitions nationales sont freinées par une scène internationale fracturée.
Pour l’instant, Haftar joue habilement de ses soutiens, de ses réseaux, et surtout de l’impuissance européenne, prisonnière de ses contradictions entre contrôle migratoire, légalité internationale et sécurité énergétique.
La Rédaction

