Alors que l’influence d’Al-Qaïda s’étiole sur la scène internationale, son principal relais au Sahel, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), semble amorcer un virage stratégique majeur. Des indices persistants, doublés de rumeurs bien ancrées dans les cercles sécuritaires, laissent entrevoir une séparation à l’amiable entre la mouvance sahélienne et sa matrice idéologique d’origine.
Une rupture discrète mais significative
Depuis la mort d’Ayman al-Zawahiri, tué par une frappe américaine à Kaboul en 2022, le leadership d’Al-Qaïda a perdu de sa substance. L’organisation, orpheline de ses figures historiques, peine à conserver sa cohésion idéologique et son autorité sur ses antennes régionales. À l’inverse, les figures maliennes Iyad Ag Ghaly et Amadou Kouffa, à la tête du JNIM, jouissent d’un ancrage local renforcé et d’une capacité de négociation qui dépasse les schémas traditionnels du jihad global.
Leur audience auprès des Katibas, ces unités combattantes opérant au Sahel, leur confère une autonomie grandissante. En 2025, ils apparaissent plus enclins à des compromis tactiques avec des acteurs jugés « impies » ou « égarés », pour sécuriser leur emprise territoriale et s’imposer comme une alternative crédible dans la gouvernance locale.
Un précédent syrien comme modèle
Ce mouvement de distanciation rappelle le cas de Hayat Tahrir al-Sham (HTS), ex-Front al-Nosra, qui s’était séparé d’Al-Qaïda dès 2016 pour privilégier un agenda strictement syrien. À l’époque, la rupture s’était faite sans éclats ni conflits ouverts, avec pour objectif affiché une modération des méthodes violentes et une quête de reconnaissance diplomatique.
Le JNIM pourrait suivre un schéma similaire, adapté aux réalités du Sahel : faible pression internationale, contrôle territorial en expansion, et nécessité de se positionner comme un acteur politique, non plus seulement militaire.
Vers un « califat sahélien » ?
Si la dissociation venait à se confirmer, elle imposerait un changement de paradigme dans la lecture du conflit sahélien. Le JNIM ne renierait pas son idéologie, mais pourrait entrer dans une phase de « normalisation » politique, visant à obtenir une forme de légitimité locale, voire internationale. Il s’agirait alors de gouverner, de négocier, et de gérer des territoires, loin des dogmes abstraits.
Ce glissement ne serait pas sans risques. L’exemple afghan l’illustre : les Talibans, malgré leur ancrage national, peinent à stabiliser leur pouvoir face aux assauts répétés de l’État islamique. Une dynamique similaire pourrait se reproduire au Sahel, où les groupes affiliés à Daesh guettent toute tentative de modération pour s’y engouffrer.
Trois modèles pour une même utopie
Dans l’hypothèse où le Sahel devenait le théâtre d’un jihad « localisé », trois modèles de califat coexisteraient : celui du JNIM en Afrique de l’Ouest, celui des Talibans en Asie centrale, et celui de Daesh dans ses multiples répliques violentes. Tous prônent une vision théocratique, mais divergent quant à leurs stratégies, leurs alliances et leur rapport à la violence.
Ce tournant serait aussi une mise à l’épreuve pour les chefs du JNIM : gouverner un territoire, répondre aux besoins des populations, encadrer une administration, éviter les dissensions internes, et surtout résister à la logique infernale du « plus radical que moi ».
Une paix du vainqueur, sous conditions
Si le JNIM poursuivait sa mutation, chercheurs, diplomates et gouvernements seraient contraints de reconsidérer leur approche : il ne s’agirait plus d’une simple nébuleuse terroriste, mais d’un acteur politico-militaire en quête de légitimité. Reste à savoir si cette stratégie aboutira à une réelle stabilisation ou à un nouveau cycle de violences, déguisé sous les habits du pragmatisme.
La Rédaction

