Seda, de son vrai nom Saïd Abdallah Ibrahim, est une figure incontournable de la scène artistique comorienne. Né à Moroni, capitale des Comores, cet artiste plasticien, peintre et sculpteur puise dans les racines profondes de son archipel tout en interrogeant les limites de son art. Ses œuvres, teintées de mysticisme et de symbolisme ancestral, sont autant de fenêtres ouvertes sur un imaginaire riche et complexe, où se mêlent les rites africano-bantous et la cosmogonie arabo-musulmane. Pourtant, derrière cette créativité débordante se cache une profonde colère contre le manque de soutien accordé aux artistes dans son pays, une problématique qui résonne avec le vécu de nombreux créateurs contemporains.
Une création aux multiples visages


À travers ses sculptures, ses peintures et ses installations, il s’invente mille vies pour exprimer sa vision du monde. Son travail se caractérise par une exploration constante des matériaux et des techniques : mixte média, objets détournés, calligraphies non profanes et symboles animistes se côtoient pour former un univers singulier. Ses œuvres traduisent à la fois un profond respect des traditions et une volonté de les réinterpréter dans un cadre contemporain. L’un des éléments centraux de son travail réside dans la réappropriation des pratiques ancestrales comoriennes. Les sacrifices de zébus, les rites mystiques et les symboliques propres à l’archipel nourrissent une grande partie de son œuvre. Seda, à l’instar de son compatriote Modali, explore la matière, le sacré, et le lien intime avec les ancêtres. À travers ses œuvres, il questionne le sens du signe et la relation entre passé et présent, créant ainsi un pont entre les générations et les cultures.
Une colère constructive

Si Seda impressionne par la richesse de son univers créatif, il est également marqué par une profonde indignation face à la situation des artistes plasticiens aux Comores. Dans un pays en crise, où les infrastructures culturelles sont presque inexistantes, les artistes se retrouvent souvent contraints de se diversifier pour survivre. Publicité, décoration, architecture intérieure… nombre d’entre eux doivent combiner ces activités parallèles à leur pratique artistique pour subvenir à leurs besoins. Seda, qui a occupé des postes officiels en tant que conseiller aux arts et à la culture, dénonce un « désintérêt officiel » pour l’art contemporain. Selon lui, les commandes publiques sont rares, et le soutien des institutions quasi inexistant. Cette situation pousse les artistes à une « course effrénée et concurrentielle », où les quelques opportunités disponibles sont accaparées par des clans rivaux. Loin de favoriser la création, ce contexte fragilise les artistes et limite leur capacité à se projeter vers l’avenir.
Le fossé entre création locale et scène internationale



L’une des grandes préoccupations de Seda est la déconnexion entre l’art comorien et les scènes artistiques internationales. Alors que de nombreux mouvements avant-gardistes émergent ailleurs, les artistes comoriens semblent enfermés dans une sorte de stagnation due au manque de moyens et de visibilité. Seda regrette que ses collègues et lui soient obligés de passer plus de temps à tenter de convaincre un public local peu averti qu’à réellement interroger leur travail dans un cadre plus large. Malgré les distinctions et les trophées qu’il a reçus – comme le prix « Moinaécha Saidi Louwéyi » au FESNACO 2005 ou le trophée de la première « Triennale d’Art Contemporain de l’Océan Indien » à Maurice en 2002 – Seda reste confronté à la difficulté de vivre de son art. La reconnaissance internationale ne suffit pas à pallier les difficultés matérielles auxquelles il fait face dans son propre pays.
Vers un avenir incertain


Dans son atelier de Mangani, en périphérie de Moroni, Seda continue de créer et de réfléchir aux défis qui se posent à lui et à ses contemporains. Il s’interroge sur l’avenir de l’art comorien, sur la place des artistes dans une société en pleine mutation, et sur la manière dont ils peuvent s’inscrire dans un dialogue global sans perdre leur identité. « Le fossé se creuse », dit-il, entre les artistes locaux et ceux des autres régions du monde, mais il reste convaincu que l’art comorien a un rôle à jouer sur la scène internationale.
Seda incarne ainsi une génération d’artistes tiraillés entre tradition et modernité, entre aspirations locales et internationales. Si les défis sont nombreux, sa créativité et son engagement pour la cause artistique aux Comores témoignent d’une détermination à faire évoluer les choses, à repousser les limites de son art et de son pays.
Par Richard Laté Lawson-Body


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