Kampala, juillet 2025 – Une enquête inédite, intitulée « Guns Everywhere!: The Military and Transition Politics in Uganda », lève le voile sur l’enracinement de l’armée dans toutes les strates du pouvoir ougandais. Ses auteurs, Godber Tumushabe, Andrew Karamagi, Barnet Musasizi et Job Kiija, alertent sur le basculement silencieux de l’Ouganda vers un régime militarisé où la démocratie est de plus en plus marginalisée.
Une armée omniprésente, un État en uniforme
L’étude, fruit de sept mois de recherche, brosse le tableau d’un pays où les institutions civiles sont progressivement éclipsées par un « gouvernement militaire parallèle ». L’armée, jadis conçue comme une force populaire après la guerre de libération menée par le Mouvement de Résistance Nationale en 1986, s’est transformée en instrument politique au service du président Yoweri Museveni et de son fils, le général Muhoozi Kainerugaba.
Au cœur du dispositif : la Special Forces Command (SFC), unité d’élite originellement chargée de la protection présidentielle. Elle est aujourd’hui un véritable État dans l’État, intervenant dans les affaires de sécurité intérieure, les négociations stratégiques, et les questions de politique étrangère.
Répression et justice militaire : le retour des fantômes du passé
Le rapport dénonce le recours abusif à l’armée pour réprimer l’opposition et intimider la société civile. Un exemple frappant est la répression violente survenue lors de la partielle de Kawempe en mars 2025. Malgré une décision de la Cour suprême déclarant les procès militaires pour civils inconstitutionnels, le Parlement a voté en mai une loi autorisant explicitement cette pratique, déclenchant les critiques virulentes d’organisations comme Human Rights Watch.
Les auteurs parlent d’une « dérive autoritaire », alimentée par une justice d’exception, une répression ciblée et un climat de peur dans les médias et les mouvements associatifs.
L’armée dans la société : un pouvoir qui infiltre tout
Selon le rapport, l’armée n’est pas seulement active dans la sphère politique. Elle est également présente dans la culture, les églises, les universités, les affaires, et même dans les administrations locales. Avec 45 000 soldats actifs en 2022 et 11 500 nouvelles recrues attendues d’ici fin 2025, l’UPDF ne cesse d’étendre son influence. Le tout dans un contexte de dépenses militaires représentant plus de 2 % du PIB, soit près d’un milliard de dollars annuels.
Les chercheurs évoquent un véritable « complexe militaro-industriel », dans lequel l’armée devient à la fois acteur politique, arbitre économique, et bras armé idéologique du pouvoir.
Une transition bloquée : vers un scénario à la « roi guerrier fou » ?
Le rapport conclut sur un avertissement glaçant. Si la militarisation continue sur cette lancée, l’Ouganda pourrait basculer dans un régime de type néo-monarchique, où le pouvoir resterait concentré entre les mains du président et de son fils, avec l’armée pour seul rempart contre toute alternance.
Ce que les auteurs appellent le « Warrior Mad King scenario » (le scénario du roi guerrier fou) évoque un futur dominé par l’autoritarisme dynastique, la répression accrue, et la mise au pas totale des contre-pouvoirs.
« Quatre Constitutions plus tard, le fusil domine toujours la loi. C’est l’échec le plus cinglant de notre trajectoire démocratique », conclut le rapport.
Un appel à réformer avant qu’il ne soit trop tard
Tout en reconnaissant le rôle de l’armée dans la défense du territoire, les chercheurs appellent à restaurer la primauté du pouvoir civil et à désengager l’armée de la vie politique. Ils plaident pour une réforme constitutionnelle rigoureuse, un retour à l’État de droit et une séparation claire entre gouvernance et militarisme.
« L’armée ougandaise mérite mieux que d’être réduite à un instrument de fidélité politique », affirment-ils.
Ce rapport arrive à un moment critique, alors que les pressions internationales s’intensifient sur Kampala, et que l’opinion publique, lasse de décennies de pouvoir sans partage, réclame une transition crédible.
La Rédaction

