À Mbare, un quartier historique de Harare, un ancien bar colonial est devenu un centre névralgique de la création artistique zimbabwéenne. À la tête de cette transformation : l’artiste Moffat Takadiwa.
Longtemps stigmatisés comme symboles de ségrégation, les townships d’Afrique australe retrouvent peu à peu une nouvelle vitalité. À Mbare, le plus ancien quartier noir de la capitale zimbabwéenne, une renaissance culturelle est en cours. Là où se dressait autrefois une brasserie communautaire construite à l’époque coloniale pour contrôler les loisirs des populations africaines, s’élève aujourd’hui un lieu de création bouillonnant : Mbare Art Space.

Des ruines à la régénération
Mbare fut autrefois le cœur de la vie urbaine noire à Harare. Haut lieu de rassemblement culturel, sportif et politique, il a vu passer des figures historiques, dont Bob Marley lors du concert de l’indépendance au stade Rufaro. Mais après l’indépendance, les infrastructures communautaires ont sombré dans l’abandon. Jusqu’à ce que Moffat Takadiwa, artiste reconnu sur la scène internationale, imagine un avenir différent pour ces lieux délaissés.
Avec l’appui d’un bail à long terme signé avec la mairie de Harare, il transforme en 2019 une brasserie à ciel ouvert en un centre artistique multidisciplinaire. L’objectif : faire revivre l’âme collective du lieu tout en offrant un espace de travail et d’exposition aux jeunes artistes.

Réutiliser pour résister
Le projet s’inscrit dans une logique de réutilisation créative, à l’image des œuvres de Takadiwa lui-même. Connu pour ses sculptures composées de matériaux récupérés – tubes de dentifrice, claviers d’ordinateur, bouchons en plastique – l’artiste revendique une esthétique de la transformation. Dans cet espace, l’histoire coloniale du lieu n’est pas effacée, elle est détournée, transfigurée.
Les artistes résidents, comme Kimberly Tatenda Gakanje ou Tafadzwa B. Chataika, poursuivent cette approche en recyclant des objets du quotidien pour créer des œuvres visuelles chargées de sens. Les murs sont couverts de fresques vibrantes, et l’architecture brute de la brasserie devient support d’imagination.

Un espace vivant, ancré dans la communauté
Mbare Art Space est bien plus qu’un centre d’art : c’est un lieu de vie, d’apprentissage et de dialogue. Les écoles locales y organisent des ateliers, les artistes animent des programmes d’éducation artistique, et une bibliothèque en projet vise à centraliser les archives dispersées de l’histoire artistique du pays.
Le directeur des opérations, Tafadzwa Chimbumu, veille à ce que la mémoire du site soit respectée tout en le tournant résolument vers l’avenir. Le centre souhaite désormais accueillir des artistes internationaux en résidence, pour favoriser les échanges interculturels.


Quand l’art remodèle l’histoire
Le modèle de Takadiwa s’inspire d’expériences comme celle de l’Américain Theaster Gates à Chicago, où une ancienne banque est devenue une institution artistique majeure. À Harare, le pari est similaire : transformer un lieu d’oppression en un moteur de liberté créative.
Mbare Art Space démontre qu’au-delà des murs, c’est la volonté collective de créer, de se souvenir et de se projeter qui redonne vie à un quartier et à une nation. Dans ce centre, l’histoire et l’imagination ne s’opposent plus : elles s’embrassent pour construire un futur commun.
La Rédaction

