La crise mondiale de l’emploi n’est pas un phénomène abstrait. Elle est déjà là, silencieuse, diffuse, et profondément territorialisée. Dans les pays émergents, 1,2 milliard de jeunes s’apprêtent à entrer sur le marché du travail au cours de la prochaine décennie. En face, l’économie mondiale ne promet que 400 millions d’emplois. Le déficit n’est pas conjoncturel. Il est structurel. Et surtout, il est mal localisé.
Depuis des décennies, les politiques publiques ont fait le même pari : la ville absorberait le surplus humain. L’urbanisation rapide devait mécaniquement produire de l’emploi, de la croissance et de la stabilité. Or ce modèle s’essouffle. Les métropoles gonflent, mais ne créent plus assez de travail. Elles concentrent désormais les frustrations, l’informalité et la précarité, pendant que les campagnes continuent de se vider et de s’appauvrir.
L’angle mort rural

Ce déséquilibre révèle un angle mort majeur des stratégies de développement : les territoires ruraux, pourtant riches en ressources naturelles renouvelables, sont restés à l’écart des grandes politiques de l’emploi. Dans ces espaces vivent pourtant les populations les plus exposées à la pauvreté, aux chocs climatiques et à l’instabilité économique.
Les forêts, qui couvrent plus de 30 % de la surface terrestre, cristallisent ce paradoxe. Elles sont à la fois perçues comme des zones à protéger, des réserves à sanctuariser, ou des ressources à exploiter, rarement comme ce qu’elles sont aussi : un socle économique sous-exploité, capable de générer des millions d’emplois durables.
Une économie du vivant déjà à l’œuvre

À l’échelle mondiale, le secteur forestier emploie environ 33 millions de personnes. Mais ce chiffre masque une réalité plus large. Chaque emploi forestier direct entraîne, en moyenne, 73 emplois supplémentaires dans l’ensemble de l’économie. Transformation du bois, commercialisation, transport, écotourisme, services environnementaux : la forêt irrigue des chaînes de valeur complètes, profondément enracinées dans les territoires.
Contrairement aux modèles extractifs classiques, cette économie repose sur le temps long, la régénération et la stabilité. Elle crée des emplois non délocalisables, là où les alternatives sont rares. Elle offre surtout une réponse concrète à la question centrale du développement : comment créer du travail sans détruire les bases mêmes de la croissance future.
Quand la forêt devient un levier social

Dans plusieurs pays d’Afrique et d’Amérique latine, des projets ciblés montrent que cette économie forestière peut changer d’échelle. La transformation locale de produits forestiers non ligneux — fruits, plantes médicinales, résines — permet à des petites entreprises rurales de passer de la survie à la structuration économique. Ces dynamiques bénéficient en priorité aux femmes et aux jeunes, souvent exclus des circuits formels de l’emploi.
Ces expériences révèlent une constante : l’emploi existe déjà à l’état latent. Ce qui manque, ce ne sont ni les ressources ni les compétences, mais l’accès au financement, aux équipements, à la formation et aux marchés. Là où ces verrous sautent, la forêt cesse d’être un espace de marginalité et devient un facteur de stabilisation sociale.
Un enjeu politique autant qu’économique

La gestion durable des forêts ne relève pas uniquement de l’environnement. Elle touche au cœur des équilibres sociaux. Dans de nombreuses régions, la pauvreté rurale alimente les migrations forcées, les conflits d’usage, l’économie informelle et l’insécurité. Créer des emplois là où vivent les populations permet de réduire les tensions, de renforcer la cohésion communautaire et d’accroître la résilience face au changement climatique.
En Afrique de l’Ouest et dans le Sahel, cette question prend une dimension encore plus stratégique. La pression démographique y est parmi les plus fortes au monde, tandis que les économies formelles peinent à absorber une jeunesse majoritairement rurale. Dans ces régions fragilisées par l’insécurité, les conflits fonciers et les effets du changement climatique, la forêt et les paysages naturels ne sont pas seulement des enjeux environnementaux : ils constituent un facteur de stabilisation économique et sociale. Lorsque les filières forestières sont laissées à l’abandon, elles alimentent l’informel, la surexploitation et les tensions locales. Lorsqu’elles sont structurées, financées et gouvernées durablement, elles deviennent au contraire un rempart contre l’exode, un vivier d’emplois locaux et un outil de prévention des crises. Pour des pays comme le Burkina Faso, le Niger, le Ghana ou le Togo, l’économie forestière durable ne relève donc pas d’un choix marginal, mais d’un levier de souveraineté économique, capable de relier emploi, sécurité et résilience territoriale.
À grande échelle, des stratégies combinant reboisement, sylviculture commerciale responsable et restauration des paysages démontrent qu’il est possible de concilier investissement privé, emplois verts et préservation des écosystèmes. Ces modèles remettent en cause l’opposition classique entre croissance et durabilité.
Un changement de regard nécessaire

La crise mondiale de l’emploi ne se résoudra pas par un simple ajustement économique. Elle impose un choix de société. Continuer à concentrer les politiques publiques sur les villes, en négligeant les économies rurales et forestières, revient à ignorer une part décisive de la solution.
Faire des forêts un pilier de la création d’emplois, ce n’est ni un retour en arrière ni une utopie verte. C’est reconnaître que, pour une grande partie du monde, l’avenir du travail se construit aussi dans les territoires que l’on a trop longtemps considérés comme périphériques.
La Rédaction
Source : Groupe de la Banque mondiale (Banque mondiale, IFC, PROGREEN, FIP, DGM)

