L’intelligence artificielle gagne progressivement les salles de classe, les universités et les administrations éducatives africaines. Derrière les promesses de personnalisation des apprentissages, d’assistance aux enseignants ou d’accès élargi aux connaissances se dessine cependant une question beaucoup plus stratégique : l’Afrique utilisera-t-elle cette révolution selon ses propres priorités, ou deviendra-t-elle dépendante de technologies, de modèles et d’infrastructures essentiellement conçus ailleurs ?
Depuis le 8 septembre, Paris accueille la Semaine de l’apprentissage numérique de l’UNESCO, consacrée cette année aux bouleversements provoqués par l’intelligence artificielle dans l’éducation. Jusqu’au 11 septembre, ministres, chercheurs, enseignants, étudiants et acteurs du numérique y débattent sous le thème « L’éducation à l’ère de l’IA : Faits | Frictions | Frontières ». Plus de 25 ministres de l’Éducation participent à cette édition, qui doit notamment déboucher sur une déclaration commune destinée à préserver l’éducation comme bien commun à l’ère de l’IA.
Ne pas remplacer une fracture par une dépendance
Parmi les voix africaines présentes dans ces discussions figure Shingai Manjengwa. L’experte zimbabwéenne, responsable de l’éducation et du développement des talents au Mila, Institut québécois d’intelligence artificielle, a donné le ton des débats lors de la conférence inaugurale du 8 septembre, consacrée à la sûreté et à la souveraineté de l’IA dans l’éducation.
Son message résonne particulièrement pour le continent : l’Afrique peut entrer dans cette révolution en construisant des stratégies de long terme. L’enjeu consiste moins à reproduire la trajectoire des pays technologiquement les plus avancés qu’à déterminer ce que l’intelligence artificielle peut réellement apporter aux systèmes éducatifs africains et dans quelles conditions elle doit y être introduite.
Car une nouvelle dépendance pourrait accompagner son déploiement. Une grande partie des modèles d’IA générative et des infrastructures informatiques qui les font fonctionner est développée hors du continent. Si leur adoption précède la définition de politiques nationales solides, les systèmes éducatifs africains pourraient se retrouver tributaires de technologies dont ils maîtrisent insuffisamment les données, les coûts, les règles d’utilisation et l’évolution.
Cette préoccupation dépasse d’ailleurs le seul continent africain. À Paris, l’UNESCO place explicitement la souveraineté numérique parmi les nouvelles frontières de l’éducation et ouvre des travaux portant notamment sur la sûreté de l’IA, les mécanismes d’acquisition, les modèles de coûts et l’adaptation des technologies à l’âge des apprenants.
Un potentiel considérable pour les écoles africaines
Le paradoxe est que les systèmes éducatifs disposant parfois des infrastructures numériques les plus limitées sont aussi ceux auxquels certains usages de l’IA pourraient apporter des réponses importantes. Des outils pédagogiques peuvent offrir un accompagnement individualisé à des élèves qui n’ont jamais eu accès à un tuteur, soutenir des enseignants confrontés à des classes nombreuses ou faciliter la production de ressources adaptées à différents contextes linguistiques. L’UNESCO reconnaît d’ailleurs que les tuteurs utilisant l’IA atteignent déjà des apprenants jusque-là privés de ce type d’accompagnement.
Le mouvement a déjà commencé en Afrique. L’Ouganda expérimente l’IA dans le cadre de sa stratégie d’apprentissage numérique tout en travaillant sur la formation des enseignants et la protection des données. En République démocratique du Congo, des usages ont été introduits dans la correction d’examens nationaux et l’évaluation des performances scolaires. La Namibie et le Mozambique ont, de leur côté, engagé des travaux destinés à structurer leurs stratégies nationales en matière d’intelligence artificielle.
Mais les mêmes expériences révèlent les obstacles : connectivité insuffisante, capacités pédagogiques inégales, réglementation encore en construction, protection des données et manque d’infrastructures. Une diffusion mal maîtrisée de l’IA pourrait ainsi accentuer le fossé entre établissements, territoires et catégories sociales au lieu de le réduire.
Former des utilisateurs, mais aussi des concepteurs
La question africaine ne peut donc pas se limiter à savoir si les élèves doivent utiliser ou non des assistants d’intelligence artificielle. Elle concerne aussi la capacité du continent à former ceux qui construiront, adapteront et gouverneront ces technologies.
Cette distinction est fondamentale. Former essentiellement des consommateurs d’IA préparerait des générations capables d’utiliser efficacement des systèmes développés ailleurs. Former également des chercheurs, ingénieurs, enseignants et entrepreneurs capables de créer leurs propres outils permettrait aux pays africains de mieux intégrer leurs langues, leurs programmes scolaires et leurs réalités sociales.
L’UNESCO relève déjà cette ambition dans les réflexions conduites sur le continent : infrastructures numériques souveraines, conservation des talents, outils adaptés aux langues locales et, à terme, développement de grands modèles de langage africains figurent parmi les pistes évoquées.
Une stratégie à construire avant la généralisation
L’urgence tient au rythme de diffusion de la technologie. L’intelligence artificielle n’attendra pas que toutes les écoles africaines soient correctement connectées ou que chaque enseignant ait reçu une formation spécifique. Elle entre déjà dans les pratiques par les smartphones, les plateformes numériques et les outils accessibles directement aux élèves.
Les discussions engagées depuis le 8 septembre à Paris interviennent donc à un moment décisif. L’Afrique dispose encore de la possibilité de définir ses règles avant que certains usages ne deviennent difficiles à encadrer.
La véritable question n’est désormais plus de savoir si l’intelligence artificielle entrera dans l’éducation africaine. Elle consiste à déterminer si l’Afrique adaptera l’IA à ses systèmes éducatifs, ses langues et ses priorités, ou si elle finira par adapter son éducation aux technologies que d’autres auront conçues pour elle.
La Rédaction

