C’est comme si une ville entière avait été rayée de la carte. En dix ans, l’Afrique a vu périr plus de 150 000 personnes à cause des violences liées aux groupes islamistes armés. Un bilan tragique qui équivaut à la disparition d’une ville moyenne comme Angers, Banjul ou Kpalimé et Sokodé réunies. Derrière ces chiffres glaçants se cache une réalité bien plus complexe, région par région, théâtre par théâtre.
Une guerre fragmentée, mais partout meurtrière
Depuis 2021, les morts liées aux groupes jihadistes ont explosé de 60 %, culminant à plus de 22 300 décès en une seule année. Cinq grands foyers concentrent la quasi-totalité des violences : le Sahel, la Somalie, le bassin du lac Tchad, le Mozambique et l’Afrique du Nord. Trois zones – le Sahel, la Somalie et le bassin du lac Tchad – concentrent à elles seules 99 % des victimes de l’année écoulée.
Le Sahel : le nouvel épicentre du chaos
Le Sahel est désormais la zone la plus meurtrière du continent, avec plus de 10 000 morts en une seule année. Depuis 2019, le nombre de victimes y a été multiplié par sept. Les groupes liés à al-Qaïda (JNIM) et à l’État islamique (EIGS) ont étendu leur emprise jusqu’aux frontières de pays longtemps épargnés comme le Togo, le Bénin ou la Côte d’Ivoire.
Le Burkina Faso paie le plus lourd tribut : plus de la moitié des morts au Sahel y sont recensées, tandis que 60 % de son territoire échappent au contrôle de l’État.
Mais les jihadistes ne sont pas les seuls responsables. Depuis 2020, les exactions commises par les forces armées nationales, parfois épaulées par des milices ou des groupes comme Wagner, ont provoqué davantage de morts civils que les groupes islamistes dans plusieurs zones, notamment au Mali et au Burkina Faso.
Somalie : le bastion jihadiste le plus ancien
En Somalie, al-Shabaab mène sa guérilla depuis 2006. L’organisation s’est professionnalisée : fiscalité parallèle, racket, piraterie, contrebande. Son budget annuel rivalise avec celui de plusieurs États fédérés somaliens.
En 2025, le groupe s’est rapproché des Houthis au Yémen, ce qui lui a permis d’introduire drones, roquettes et techniques de piraterie maritime dans sa stratégie. Résultat : plus de 7 000 morts, soit le double de 2022.
La branche locale de l’État islamique (ISS), bien que plus discrète, a aussi intensifié ses attaques, notamment dans le Puntland, avec plus de 1 000 morts liées aux ripostes gouvernementales.
Bassin du lac Tchad : Boko Haram affaibli, ISWA se renforce
Autrefois au cœur de la terreur, le bassin du lac Tchad (Nigeria, Niger, Cameroun, Tchad) reste un foyer d’instabilité. Si Boko Haram a perdu en puissance, la branche de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWA) s’est renforcée, avec plus de 15 bases prises à l’armée nigériane.
Les populations civiles sont régulièrement prises pour cibles, que ce soit lors d’embuscades ou d’enlèvements. Dans ces zones enclavées, les réponses sécuritaires restent mal coordonnées entre États voisins.
Mozambique et Afrique du Nord : foyers persistants
Au Mozambique, la province du Cabo Delgado vit depuis 2017 sous la menace constante des jihadistes affiliés à l’EI. Malgré l’appui de forces rwandaises et sud-africaines, les attaques contre civils et infrastructures économiques se poursuivent.
En Afrique du Nord, les actions armées islamistes sont moins fréquentes mais toujours présentes, notamment dans certaines zones montagneuses d’Algérie et de Libye.
150 000 morts en une décennie, c’est bien plus que des statistiques. C’est la mémoire collective d’un continent qui s’efface par fragments. Et pourtant, ce conflit morcelé ne fait pas la une. Il s’étire, s’étend, s’adapte, pendant que l’Afrique, elle, saigne — parfois à ciel ouvert, parfois dans l’indifférence générale.
La Rédaction

