Au sud du Groenland, la transition énergétique se heurte à une résistance farouche. Sous le village inuit de Narsaq repose l’un des plus grands gisements de terres rares au monde, des métaux indispensables aux technologies vertes. Mais pour les habitants, l’exploitation de cette richesse naturelle pourrait bien devenir un poison.
Entre richesse minière et danger environnemental
À Narsaq, village reculé de 1 400 âmes, le projet d’exploitation des terres rares divise. Ces métaux précieux, essentiels aux énergies renouvelables, sont étroitement mêlés à de l’uranium et du thorium, substances hautement radioactives. La compagnie Greenland Minerals envisage de rejeter plus de 100 millions de tonnes de déchets radioactifs dans un lac voisin, retenant ces substances grâce à un barrage minier. Mais les tremblements de terre, fréquents dans cette région volcanique, font planer la menace d’une rupture de digue.
Les populations locales craignent également les contaminations par poussières et eaux toxiques, des préoccupations également partagées par des experts de l’ONU. La fiabilité des évaluations d’impact environnemental, commandées par la compagnie minière, est vivement contestée.
Une lutte politique qui bouleverse le pouvoir
Mariane Paviasen, leader inuit et habitante de Narsaq, s’est imposée comme figure de la résistance. En 2013, lorsque le gouvernement groenlandais lève l’interdiction d’exploiter l’uranium, Paviasen fonde l’association Urani Naamik (« Non à l’uranium »). Son combat culmine en 2021, lorsqu’elle entre en politique sous la bannière du parti Inuit Ataqatigiit. Sa victoire entraîne un bouleversement politique majeur : l’interdiction de l’exploitation de l’uranium est rétablie, mettant temporairement fin au projet minier de Kvanefjeld.
Cependant, Greenland Minerals n’a pas dit son dernier mot. La compagnie réclame 15 milliards de couronnes danoises (environ 2 milliards de francs suisses) de compensation pour ses investissements, une somme astronomique pour cette île semi-autonome qui dépend encore du Danemark.
Le Groenland, au cœur de la géopolitique des métaux
Le projet de Narsaq dépasse les enjeux locaux. La Chine, principal actionnaire de Greenland Minerals via Shenghe Resources, détient un quasi-monopole sur la transformation des terres rares. Mais face à la montée des tensions géopolitiques, les États-Unis, l’Union européenne et le Canada cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement.
En 2019, Donald Trump avait même proposé d’acheter le Groenland pour ses richesses minières. Plus récemment, l’UE a inauguré une usine d’aimants permanents en Estonie, approvisionnée par une mine située à l’ouest du Groenland. Ces initiatives visent à réduire la dépendance aux métaux chinois.
Une indépendance illusoire ?
Pour certains Groenlandais, ces métaux représentent une opportunité économique et politique. Depuis 2009, l’île contrôle ses ressources souterraines et voit en leur exploitation un moyen d’accéder à l’indépendance. Mais Mariane Paviasen reste sceptique : « L’indépendance ne s’obtient pas en dépendant de compagnies étrangères. »
Si Greenland Minerals promet 750 emplois, la moitié proviendrait d’une main-d’œuvre étrangère. Les habitants craignent de voir les profits partir à l’étranger tandis que les déchets toxiques resteraient. « Notre santé n’a pas de prix », tranche Matio Lund Morthensen, mécanicien local.
Résister pour préserver une culture
Les éleveurs et pêcheurs de Narsaq, directement menacés par les conséquences écologiques de la mine, s’accrochent à leurs traditions. Aviâja Lennert, fermière, redoute de devoir quitter ses terres si le projet se concrétise. Pour elle, le tourisme durable et l’agriculture pourraient remplacer la dépendance aux industries extractives.
Face à cette « ruée vers les métaux », le Groenland se trouve à la croisée des chemins. Entre ambitions économiques, pression internationale et défense de son patrimoine, l’île doit décider si son avenir passe par l’exploitation de ses ressources ou par la préservation de son environnement et de sa culture.
Une guerre des métaux loin d’être terminée
Si le projet de Kvanefjeld est pour l’instant gelé, une autre mine de terres rares à faible teneur en uranium a déjà obtenu le feu vert en 2020 et cherche des investisseurs. Pour les habitants de Narsaq, la bataille ne fait que commencer. En attendant, la montagne de Kvanefjeld, symbole des enjeux environnementaux et économiques du Groenland, reste sous haute surveillance.
La Rédaction

