La découverte d’une œuvre inconnue ou disparue d’un grand maître relève presque du mythe dans le monde de l’art. Pourtant, au printemps 2023, un tableau attribué à Gustav Klimt refait surface à Vienne, relançant une enquête aussi fascinante qu’inconfortable. Car derrière la promesse d’un chef-d’œuvre retrouvé se dessine une histoire bien plus complexe, à la croisée de l’histoire de l’art, du passé colonial et des spoliations du XXe siècle.
Une apparition rarissime dans l’univers de Klimt
Tout commence par une photographie présentée à deux galeristes viennois. Sur la toile, un détail attire immédiatement l’attention : un cachet officiel de la succession de Klimt. Un indice rare, presque décisif, dans un marché où les fausses attributions sont fréquentes.
Très vite, les premiers éléments convergent. Le style, encore en formation, renvoie aux débuts de l’artiste à la fin du XIXe siècle. Le trait est maîtrisé, délicat, déjà habité par cette tension entre précision académique et sensibilité expressive qui caractérisera plus tard son œuvre.
Mais un autre élément frappe : le sujet.
Un portrait singulier, à contre-courant
Le tableau représente un homme noir, cadré sur le torse et le visage, dont la présence impose immédiatement une forme de dignité et d’autorité silencieuse. Ce choix iconographique est rare dans l’œuvre de Klimt, et intrigue autant qu’il fascine.
Le regard, la posture, le traitement de la lumière : tout concourt à donner au modèle une profondeur qui dépasse le simple exercice de portrait. Il ne s’agit pas d’une figure anonyme, mais d’un individu dont la représentation semble chargée de sens.
C’est précisément cette singularité qui ouvre la voie à une lecture plus large.
Derrière l’image, le contexte oublié des “zoos humains”

Gustav Klimt – Ein Kunstkrimi
Das Gemälde « Prinz William Nii Nortey Dowuona » von Gustav Klimt, 1897. Die Identität des Modells blieb lange Zeit ungeklärt.
© Interspot Film/Wienerroither/Kohlbacher
Foto: ZDF
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Les recherches menées autour du tableau orientent rapidement les spécialistes vers un contexte historique troublant. À la fin du XIXe siècle, des individus venus d’Afrique étaient régulièrement exhibés dans les grandes capitales européennes dans le cadre de ce que l’on appelait alors des “expositions ethnographiques”.
Vienne n’échappe pas à cette pratique.
L’homme représenté pourrait être un membre d’une délégation venue de l’actuel Ghana, possiblement un prince, présent en Europe dans ce cadre profondément inégalitaire et déshumanisant. Si cette hypothèse se confirme, le tableau ne serait plus seulement une œuvre artistique, mais un témoignage indirect d’un système colonial fondé sur la mise en spectacle des corps.
Le regard posé par Klimt prend alors une autre dimension : observation, fascination, ou tentative de restitution d’une individualité dans un contexte qui la nie ?
Une trajectoire marquée par les ruptures du XXe siècle
L’histoire du tableau ne s’arrête pas à sa création. Après la mort de l’artiste en 1918, l’œuvre entre dans une collection privée. Mais en 1938, avec l’Anschluss et l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, la situation bascule.
Les propriétaires, juifs, fuient le pays.
À partir de là, une question centrale émerge : le tableau a-t-il été spolié ? Et si oui, par quels circuits a-t-il disparu avant de réapparaître plusieurs décennies plus tard ?
Comme souvent dans les affaires liées à l’art européen du XXe siècle, les archives sont fragmentaires, les trajectoires incertaines, et les silences nombreux.
Entre fascination artistique et tensions contemporaines
La redécouverte de l’œuvre ne se limite pas à une réussite d’expertise. Elle ouvre une série de débats juridiques et éthiques.
À qui appartient réellement ce tableau ?
Aux héritiers de ses anciens propriétaires ?
À ceux qui l’ont conservé sans en connaître l’origine ?
Ou doit-il être replacé dans une réflexion plus large sur la restitution et la mémoire ?
Au-delà des questions de propriété, c’est la nature même de l’œuvre qui interroge. Elle cristallise plusieurs strates de l’histoire européenne : l’expansion coloniale, les violences du régime nazi, et aujourd’hui, les tensions autour de la mémoire et de la restitution.
Une œuvre qui dépasse l’histoire de l’art
Ce portrait, d’abord perçu comme une découverte exceptionnelle dans la carrière de Klimt, apparaît désormais comme un objet historique à part entière. Il ne se contente pas d’enrichir le catalogue d’un artiste majeur ; il agit comme un révélateur.
Révélateur d’un passé longtemps marginalisé, où l’art croise les logiques de domination.
Révélateur aussi des fractures mémorielles qui traversent encore l’Europe contemporaine.
Le retour d’une œuvre, l’éveil d’une mémoire
La redécouverte de ce tableau rappelle que certaines œuvres ne dorment jamais vraiment. Elles réapparaissent au moment où les sociétés sont prêtes — ou contraintes — de regarder leur histoire en face.
Dans ce cas précis, le geste artistique de Klimt se trouve dépassé par ce que l’œuvre est devenue : un point de convergence entre esthétique, mémoire et responsabilité historique.
La Rédaction

