Le 11 février 1975, Madagascar bascule. Richard Ratsimandrava, chef de l’État depuis seulement six jours, regagne son domicile à Tananarive lorsqu’un commando ouvre le feu sur son convoi. Le colonel est tué. Des hommes sont arrêtés, près de 300 personnes comparaissent quelques semaines plus tard dans ce que le pays appellera le « procès du siècle », et trois membres du commando seront finalement condamnés. Pourtant, plus d’un demi-siècle après les faits, une question essentielle demeure : qui avait réellement décidé la mort du chef de l’État ?
Six jours à la tête de Madagascar
Richard Ratsimandrava arrive au sommet de l’État dans une période de profonde instabilité politique. Le 5 février 1975, le général Gabriel Ramanantsoa lui remet les pleins pouvoirs. Ministre de l’Intérieur dans le précédent gouvernement et officier de gendarmerie, Ratsimandrava entend notamment réorganiser le pays autour du fokonolona, la communauté villageoise traditionnelle à laquelle il veut donner une place centrale dans son projet politique.
Il n’aura pratiquement pas le temps de gouverner. Dans la soirée du 11 février, son véhicule officiel, une Peugeot 404 noire, est pris dans une embuscade à Ambohijatovo-Ambony alors qu’il rentre chez lui. Ratsimandrava est mortellement atteint. Le pouvoir qu’il venait de recevoir six jours auparavant se retrouve soudain sans titulaire et Madagascar entre immédiatement dans une nouvelle crise.
Un commando rapidement identifié
Les premiers soupçons se dirigent vers des hommes appartenant au Groupe mobile de police, le GMP, dont des éléments sont retranchés au camp d’Antanimora. Le contexte rend cette piste particulièrement sérieuse : une partie de ces forces est alors en rébellion contre le pouvoir. Après l’assassinat, la loi martiale est proclamée, un couvre-feu instauré et un directoire militaire prend les commandes du pays.
Cinq hommes sont associés au commando présent sur les lieux de l’embuscade. Deux meurent au cours des événements et trois survivent. Lors de l’enquête, ces derniers reconnaissent d’abord avoir reçu l’ordre de tuer le chef de l’État. Mais devant le tribunal, ils se rétractent et dénoncent les conditions dans lesquelles leurs premières déclarations auraient été obtenues. Une autre version apparaît alors : leur véritable mission aurait été d’enlever Ratsimandrava et de le conduire au camp d’Antanimora afin d’exercer un chantage politique.
Et si les tireurs étaient ailleurs ?
C’est à partir de cette contradiction qu’une seconde énigme s’installe. Les trois hommes affirment qu’ils n’ont pas tiré sur le chef de l’État. Plusieurs témoignages font parallèlement apparaître la possible présence d’autres personnes à proximité de l’embuscade. Une mystérieuse Renault 4L blanche, transportant plusieurs hommes, aurait notamment été aperçue dans le secteur. Des membres de l’escorte évoquent également des individus en civil dans une impasse voisine.
L’hypothèse d’un commando parallèle entre alors dans le dossier : les hommes du GMP auraient-ils préparé un enlèvement pendant qu’une seconde équipe profitait de l’opération pour assassiner Ratsimandrava ? Le procès ne parviendra jamais à démontrer cette théorie. Mais il ne réussira pas davantage à établir de manière incontestable la chaîne de commandement ayant conduit à la mort du président.
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Près de 300 personnes devant la justice
Le 21 mars 1975 s’ouvre à Tananarive un procès d’une ampleur exceptionnelle. Deux cent quatre-vingt-dix-sept inculpés sont initialement appelés devant la juridiction, parmi lesquels l’ancien président Philibert Tsiranana, André Resampa, secrétaire général du Parti socialiste malgache, ainsi que plusieurs hauts responsables civils et militaires. L’objectif dépasse largement la responsabilité des hommes présents sur le terrain : la justice cherche également les éventuels instigateurs politiques de l’attentat.
Mais les audiences accumulent davantage les contradictions qu’elles ne dissipent les incertitudes. Les versions concernant les ordres reçus s’opposent, l’hypothèse du second commando persiste et les preuves contre les principales personnalités poursuivies apparaissent insuffisantes. Un observateur de la Commission internationale des juristes exprime même des réserves sur la constitution et l’indépendance de la juridiction, tout en reconnaissant que les droits de la défense sont respectés pendant les audiences.
Le « procès du siècle » sans réponse définitive
Le 12 juin 1975, le verdict tombe. Les principales personnalités impliquées dans la procédure sont acquittées, notamment André Resampa et le colonel Roland Rabetafika. Seuls les trois survivants du commando présent sur les lieux sont condamnés, à cinq ans de travaux forcés et à une amende.
La justice a donc sanctionné des participants à l’opération, mais elle n’a pas réussi à répondre à la question qui dépasse leur présence matérielle : qui avait conçu l’attentat et donné l’ordre conduisant à la mort de Ratsimandrava ? Même la famille du chef de l’État avait fini par se retirer de la procédure comme partie civile avant la fin du procès. Le gigantesque dispositif judiciaire laisse ainsi derrière lui une vérité pénale incomplète.
Un assassinat qui change l’histoire politique du pays
La mort de Ratsimandrava provoque une recomposition immédiate du pouvoir. Un directoire militaire dirige temporairement Madagascar avant que Didier Ratsiraka ne soit choisi quelques mois plus tard pour prendre la tête de l’État. L’homme assassiné devient, lui, une figure durable de l’histoire politique malgache, notamment en raison de son projet fondé sur le fokonolona.
Mais la succession politique ne résout pas l’affaire criminelle. Les hypothèses vont continuer à circuler pendant des décennies : rivalités politiques, affrontements au sein des forces de sécurité, intérêts menacés par les réformes envisagées ou intervention d’un second groupe armé. Certaines théories mettent en cause des personnalités précises, mais aucune ne peut être présentée comme une vérité judiciairement établie.
Cinquante ans après, les commanditaires restent inconnus
En février 2025, Madagascar a officiellement commémoré le cinquantième anniversaire de l’assassinat à Ambohijatovo-Ambony, sur les lieux mêmes où Ratsimandrava avait été tué. Et encore en 2026, la presse malgache constatait que les enquêtes et commissions successives n’avaient jamais permis d’établir clairement l’ensemble des responsabilités.
C’est ce qui fait de l’affaire Ratsimandrava une énigme judiciaire singulière. Les hommes d’un commando ont été retrouvés. Un gigantesque procès a eu lieu. Des condamnations ont été prononcées. Mais la justice n’a jamais réussi à remonter avec certitude jusqu’à ceux qui auraient décidé l’assassinat du chef de l’État.
Plus d’un demi-siècle après l’embuscade du 11 février 1975, la question n’est donc plus seulement de savoir qui se trouvait autour de la Peugeot 404 cette nuit-là. Elle est de déterminer qui voulait réellement la mort de Richard Ratsimandrava et si les hommes jugés en 1975 détenaient seulement une partie d’un scénario beaucoup plus vaste. Le « procès du siècle » devait donner cette réponse à Madagascar. Il a surtout laissé derrière lui l’une de ses plus grandes interrogations judiciaires.
La Rédaction
Sources et références
- Le Monde — archives du procès de mars à juin 1975 et enquête sur les circonstances de l’assassinat. (lemonde.fr)
- Larousse — Journal de l’année 1975, crise politique malgache et procès Ratsimandrava. (larousse.fr)
- Madagascar Tribune — archives et commémoration officielle du 50e anniversaire de l’assassinat. (madagascar-tribune.com)
- Presse malgache — rétrospectives consacrées à l’affaire et à l’absence persistante d’identification des commanditaires. (laverite.mg)

