La prison africaine, un héritage qui punit encore
Quand on parle de surpopulation carcérale, de conditions inhumaines ou de détentions arbitraires dans les prisons africaines, on évoque rarement leur origine. Pourtant, dans de nombreux pays, ces établissements sont des vestiges de l’ère coloniale. Construits pour contrôler les populations locales, souvent sans procès, ils n’ont jamais été pensés pour réhabiliter. Aujourd’hui encore, nombre d’entre eux fonctionnent sur les bases répressives de l’époque. Makala, la prison centrale de Kinshasa, en est l’un des symboles : bâtie en 1957 sous domination belge, elle est aujourd’hui l’une des plus surpeuplées au monde.
Une infrastructure conçue pour dominer
Dès l’installation des puissances coloniales, la prison a servi d’instrument de domination. Au Kenya, les premiers bâtiments érigés par les Britanniques furent des prisons, bien avant l’existence d’un système judiciaire structuré. L’objectif était clair : briser les résistances et réprimer les refus d’obéissance. À travers l’Afrique et en Asie, ces prisons ont enfermé les corps rebelles pour les transformer en main-d’œuvre corvéable, parfois sans jugement. Les lois qui encadraient ces détentions visaient explicitement les colonisés : ne pas se rendre à l’heure à la plantation, contester l’autorité, ou refuser un impôt colonial, suffisait pour finir derrière les barreaux.
La pauvreté comme délit perpétuel
Aujourd’hui encore, la pauvreté est criminalisée à travers des textes issus de cette époque. Vivre dans la rue, mendier, se déplacer sans but apparent ou être simplement inactif peut suffire pour être arrêté dans certains pays. Ces délits dits « mineurs » encombrent les tribunaux et peuplent les cellules. En Haïti, les infractions liées au vagabondage, à l’oisiveté ou aux petits larcins représentent près de 60 % des affaires traitées. Au Nigeria, au Pakistan ou en Côte d’Ivoire, les prisons débordent d’hommes et de femmes dont le seul crime est la précarité.
La justice africaine d’avant la colonisation
Contrairement à cette logique d’enfermement, les sociétés africaines précoloniales appliquaient des formes de justice centrées sur la réparation. Il s’agissait de restaurer l’équilibre communautaire plutôt que d’exclure durablement. Les médiateurs étaient désignés en fonction de l’infraction et des familles concernées. Une amende compensatoire, un travail d’intérêt pour la victime, voire une exclusion temporaire du groupe suffisaient à réparer la faute. La prison à perpétuité, l’isolement ou la récidive n’étaient pas des réalités courantes. Le modèle carcéral occidental a rompu ce pacte communautaire.
Quand l’aide internationale prolonge le système
Loin de remettre en cause ces fondations coloniales, l’aide internationale vient souvent les renforcer. Des programmes financés par l’Union européenne ou les États-Unis proposent des modèles de réformes clés en main, standardisés, sans réelle adaptation aux réalités locales. En Côte d’Ivoire, au Togo ou en Centrafrique, ces projets imposent des procédures venues d’ailleurs, sans interroger leur pertinence culturelle ou sociale. Le système pénitentiaire devient ainsi un laboratoire de modernisation imposée, plus qu’un outil de justice.
Une justice imposée, rarement acceptée
De nombreuses personnes détenues ne comprennent pas leur incarcération. Dans plusieurs études, des prévenus affirment que leur conflit avait déjà été réglé dans leur village, parfois des années auparavant, par la chefferie ou la médiation communautaire. Le fait que cette justice locale ne soit pas reconnue par le Code pénal entretient une profonde incompréhension et un sentiment d’injustice. En Kanaky, par exemple, les Kanaks représentent la majorité des prisonniers, mais les juges et procureurs sont presque exclusivement d’origine métropolitaine. La justice est perçue comme étrangère, blanche, imposée.
Repenser la prison à partir de l’Afrique
Face à ce constat, une réforme véritablement africaine de la prison devrait commencer par la reconnaissance des traditions judiciaires communautaires. Il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de sortir du piège historique. Cela suppose de revaloriser les mécanismes de médiation, de limiter drastiquement l’usage de l’incarcération, de décriminaliser les délits liés à la pauvreté, et de construire un système de justice enraciné dans les réalités locales. La prison ne devrait plus être un outil de domination hérité, mais un instrument de réconciliation repensé.
La Rédaction

