1975-2025 : de l’unité rêvée à la fracture ouverte
Le 28 mai 1975, douze États ouest-africains signaient à Lagos l’acte fondateur de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Mais derrière ce moment solennel, c’est une lutte d’influence acharnée qui avait opposé, des années durant, les puissances francophones et le géant nigérian. Retour sur une histoire d’intégration écrite à la fois dans la défiance, l’ambition et l’urgence géopolitique.
Une intégration arrachée au scepticisme
L’Afrique de l’Ouest des années 1970 est un puzzle fragmenté. Langues, monnaies, héritages coloniaux divergents, méfiances tenaces. L’idée même d’une organisation régionale commune relève alors du défi. Pourtant, cette intégration naît, non pas d’un consensus, mais d’une concurrence stratégique, nourrie par la volonté de chaque camp de peser davantage dans la reconfiguration postcoloniale du continent.
Le pari du Nigeria : reconstruire et rayonner
Au sortir de la guerre du Biafra, le Nigeria est affaibli mais résolu. Le général Yakubu Gowon, à la tête du pays, veut faire de l’Afrique un pilier de sa politique étrangère. L’explosion des recettes pétrolières donne à Abuja les moyens de cette ambition. Entre 1966 et 1974, les revenus passent de 24 millions à près de 5 milliards de nairas. Le Nigeria se dote d’un levier économique, et d’une volonté politique.
C’est dans ce contexte que le professeur Adebayo Adedeji, économiste influent, devient l’architecte du projet nigérian. Il croit en une Afrique de l’Ouest unie, sans exclusive linguistique, affranchie de la tutelle des anciennes puissances coloniales.
En face, la contre-offensive francophone
La montée en puissance du Nigeria inquiète Paris et ses alliés africains. En 1971, Senghor et Houphouët-Boigny lancent la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), une structure francophone censée contrebalancer le géant anglophone. Une tentative de verrouillage régional, que Gowon perçoit comme une provocation.
La riposte nigériane est immédiate. En s’alliant avec le Togo d’Eyadéma, Abuja prépare un projet de communauté ouverte à toute la région, sapant les fondations de la CEAO. L’adhésion du Togo, puis du Bénin et du Niger, isole peu à peu les partisans d’un bloc francophone restreint.
Diplomatie de terrain : convaincre un à un
Pendant trois ans, les diplomates nigérians et togolais sillonnent les capitales ouest-africaines. Douze pays sont visités, chacun recevant des garanties, des propositions concrètes, parfois même des aides au développement. Tous les chefs d’État reçoivent la délégation. Le travail de conviction est méthodique.
Au Sénégal, la résistance de Senghor est vive. Il plaide pour un bilinguisme généralisé et même l’inclusion du Zaïre de Mobutu dans la future communauté. Mais Adedeji lui oppose un refus cinglant : « aucune de ces deux langues n’est la langue des peuples d’Afrique de l’Ouest ». Et de conclure par une pique sur sa traduction de Shakespeare, jugée déconnectée des réalités populaires.
C’est Abdou Diouf, Premier ministre, qui parviendra à désamorcer la crise et convaincre Senghor de ne pas bloquer le processus. Il signera au nom du Sénégal, en réaffirmant ses réserves sur l’équilibre géopolitique.
28 mai 1975 : acte de naissance à Lagos
Ce jour-là, la Cédéao voit officiellement le jour. La presse salue la naissance d’une organisation régionale inédite par son ambition et son inclusion. Derrière l’apparente unité, les lignes de fracture persistent, mais une dynamique est enclenchée. L’Afrique centrale se dotera plus tard de sa propre organisation, la CEEAC. Quant à la Cédéao, elle deviendra un acteur incontournable, tant économique que sécuritaire, en Afrique de l’Ouest.
Mais cinquante ans plus tard, l’idéal d’intégration se heurte à une crise profonde : le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger en 2024 a révélé une fracture géopolitique majeure. La Cédéao, autrefois perçue comme un levier de stabilité, est aujourd’hui contestée jusque dans sa légitimité. Son avenir semble suspendu à sa capacité à se réinventer dans un paysage ouest-africain en recomposition.
Une union née du choc des ambitions
La Cédéao n’est pas née d’un idéal fédérateur, mais d’un rapport de forces, de calculs géopolitiques et de volontés d’hommes. Son existence même prouve qu’en Afrique de l’Ouest, l’unité peut surgir de la rivalité. Une leçon encore actuelle, à l’heure où l’institution traverse une profonde crise de légitimité.
La Rédaction

