Alors que l’élection présidentielle de 2025 approche, le Cameroun est confronté à une montée en puissance des discours haineux, amplifiés par les réseaux sociaux et certains médias. Entre clivages politiques et tensions ethniques, le pays semble pris dans une spirale où les invectives et les menaces remplacent le débat d’idées.
Une flambée verbale sur fond de rivalités politiques
Les discours de stigmatisation, les insultes et les appels à la confrontation se multiplient à mesure que l’échéance électorale se rapproche. Loin d’être un phénomène marginal, cette prolifération de propos incendiaires s’observe aussi bien dans les médias traditionnels que sur les plateformes numériques, où l’anonymat favorise l’escalade verbale.
Les prises de parole dans les débats télévisés ou sur les réseaux sociaux révèlent une polarisation extrême. Certains intervenants n’hésitent pas à recourir à des attaques personnelles et à des formules dégradantes visant des figures politiques, des communautés ou des groupes d’opinions opposés. Une récente polémique a éclaté après qu’un participant à une émission a qualifié Ernest Ouandié, figure historique de la lutte anticoloniale, de « bandit », déclenchant une vague d’indignation.
Le tribalisme, un levier dangereux dans le débat politique
Au-delà des querelles partisanes, ces discours épousent souvent des lignes de fracture ethniques et régionales. Loin d’un simple échange d’opinions, ils traduisent un repli identitaire où chaque camp mobilise sa communauté comme un rempart contre l’autre. Des pages Facebook comme Kerel Kongossa, Parle Que Beti ou Parle Que Bamileke illustrent cette dérive, véhiculant des messages où l’appartenance tribale devient un argument politique central.
Certains termes, devenus courants sur la toile, témoignent de cette crispation : sardinards contre tontinards, biyâtres contre kamtolâtres, autant d’étiquettes qui cristallisent les antagonismes. Derrière ces appellations se cachent des rivalités nourries par des frustrations sociales et économiques, où chaque camp se considère comme la victime d’un système biaisé.
Une responsabilité partagée par la classe politique
L’enracinement de ces discours haineux dans l’espace public interroge sur le rôle des acteurs politiques. Pour certains analystes, le manque d’alternatives concrètes et la faiblesse du débat d’idées ont laissé place à une surenchère verbale où l’invective est devenue une arme de communication.
« Dans un contexte où les discours politiques manquent de profondeur et d’ancrage dans la réalité des citoyens, les tensions identitaires deviennent un refuge, un moyen de mobiliser sans proposer », explique Parfait Akana, anthropologue à l’université de Yaoundé 2.
Armand Leka Essomba, sociologue à l’université de Yaoundé 1, pointe quant à lui une crise plus profonde : « L’érosion de l’État-providence et la mauvaise redistribution des ressources alimentent les rancœurs. Certains acteurs politiques exploitent ces frustrations en leur donnant une coloration ethnique pour asseoir leur influence. »
Face à la menace, une régulation encore fragile
Depuis 2019, le Code pénal camerounais sanctionne les discours de haine et l’incitation à la violence, avec des peines pouvant aller jusqu’à deux ans de prison et des amendes de plusieurs millions de francs CFA. Une campagne nationale, Ensemble, barrons la voie aux discours de haine en ligne, a été lancée par le ministère des Postes et Télécommunications pour sensibiliser les citoyens aux dangers de cette dérive.
Le Conseil national de la communication (CNC), en charge de la régulation des médias, multiplie également les avertissements et les sanctions contre les contrevenants. Mais ces initiatives peinent à freiner l’essor des discours haineux, tant la dynamique semble profondément enracinée dans les échanges politiques et sociaux.
« La régulation ne suffira pas si elle n’est pas perçue comme juste et appliquée de manière équitable. Il faut aussi un engagement des acteurs politiques et des médias pour promouvoir un débat plus sain », souligne un expert en communication.
Alors que le Cameroun entre dans une phase électorale décisive, la question demeure : les autorités et la société civile parviendront-elles à contenir cette vague de violence verbale avant qu’elle ne se traduise par des tensions plus graves ?
La Rédaction

