Le football n’est pas qu’un jeu. Il est le théâtre vivant de nos appartenances, de nos origines multiples, de nos liens parfois déchirés entre deux cultures, deux pays, deux patries. Et pour les joueurs binationaux, la question du choix de sélection nationale peut se transformer en épreuve intime… mais aussi en polémique publique.
Une richesse devenue sujet de méfiance
Pendant longtemps, les joueurs binationaux ont été perçus comme des passerelles entre deux mondes. Nés en Europe, souvent issus de familles africaines ou maghrébines, ils apportaient une double culture, une formation de haut niveau et une fierté retrouvée pour les pays de leurs parents.
Mais ces dernières années, ce profil suscite aussi des crispations. Certains supporters dénoncent un patriotisme de circonstance. D’autres critiquent l’arrivée tardive de joueurs qui n’ont pas été appelés par leur pays de naissance. La loyauté est scrutée, parfois remise en question. Et à chaque nouveau dossier, le débat ressurgit.
Islam Slimani : “Tu es qui pour choisir ?”
C’est dans ce contexte brûlant qu’Islam Slimani, attaquant algérien de 37 ans, a récemment fait une sortie remarquée. Dans le podcast Kampo, il a vivement critiqué ceux qui affirment avoir choisi l’Algérie :
“On ne choisit pas l’Algérie ! Tu es qui pour choisir ? Si tu es né en France, que tu as vécu en France, que tu as fait toute ta carrière là-bas, pourquoi tu viens jouer pour l’Algérie ?”
Pour lui, le choix d’une sélection ne devrait pas relever d’une stratégie sportive, mais d’un attachement indiscutable. Il propose même une réforme radicale : si un joueur refuse une première convocation, il ne devrait plus être éligible ensuite. Son message est clair : l’équipe nationale n’est pas un plan B.
Le cas africain : Togo, Mali, RDC, Côte d’Ivoire…
Ces tensions ne se limitent pas à l’Algérie. Plusieurs pays africains vivent régulièrement des débats similaires. Au Togo, l’international Mathieu Dossevi a longtemps été jugé pour avoir porté les couleurs de la France en jeunes, avant d’opter pour les Éperviers. Au Mali, Frédéric Kanouté, né à Lyon, n’a rejoint les Aigles qu’après ses années à Tottenham. En RDC, Gaël Kakuta est devenu une pièce maîtresse malgré un passé en Bleu chez les jeunes.
La Côte d’Ivoire, quant à elle, a construit une équipe puissante en mariant talents locaux et binationaux comme Serge Aurier ou Sébastien Haller. Le Maroc, finaliste de la CAN 2024, aligne une majorité de joueurs nés en Europe. Ces exemples montrent que l’intégration peut fonctionner… à condition qu’elle soit claire, assumée, réciproque.
Un choix intime, souvent douloureux
Pour les binationaux, choisir une sélection, c’est aussi choisir de dire non à une partie de soi. Nombreux sont ceux qui ont grandi avec deux hymnes, deux langues, deux héritages. La pression des familles, des médias, des fédérations, vient s’ajouter au poids de ce choix. Refuser l’appel d’un pays peut être vu comme une trahison. L’accepter, comme un opportunisme.
Et pourtant, la sincérité existe. Des joueurs pleurent en chantant l’hymne d’un pays qu’ils n’ont connu qu’en vacances. D’autres découvrent, à travers la sélection, un pan de leur identité jusque-là refoulé. Le football devient alors un retour aux sources, une réconciliation.
Reconnaître la complexité
Le football moderne ne peut plus se contenter d’une vision binaire de la loyauté. Il faut reconnaître la complexité des parcours, l’ambiguïté des attachements, la légitimité des sentiments partagés. La binationalité n’est pas une menace : c’est une richesse humaine. À condition de la traiter avec respect, et non avec suspicion.
La Rédaction

