À Nairobi, Lagos ou Accra, une partie de l’innovation économique africaine se développe loin des grandes entreprises et des centres de recherche. Transports populaires, collecte des déchets et réparation d’équipements révèlent des modèles d’organisation qui inspirent désormais les technologies et les politiques urbaines. Derrière cette créativité souvent méconnue apparaît une question fondamentale : comment transformer l’ingéniosité populaire en développement durable sans perpétuer la précarité de ceux qui la portent ?
Dans les grandes villes africaines, l’économie ne se construit pas uniquement dans les bureaux, les usines ou les institutions financières. Elle prend également forme dans les marchés, les ateliers, les gares routières et les quartiers populaires, où des millions de travailleurs développent des solutions adaptées aux besoins quotidiens.
Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), environ 85 % des emplois africains relèvent de l’économie informelle. Derrière ce chiffre se trouvent des activités indispensables au fonctionnement des villes, mais souvent insuffisamment reconnues dans les stratégies de développement.
Nairobi, quand les transports populaires inspirent la ville intelligente
Au Kenya, les matatus, minibus qui structurent une grande partie des déplacements à Nairobi, illustrent cette capacité d’organisation populaire.
Longtemps difficiles à intégrer aux cartes officielles, leurs itinéraires ont été recensés grâce au projet Digital Matatus, développé par des chercheurs kényans et américains. En utilisant des téléphones équipés de GPS, les équipes ont notamment cartographié 135 lignes et rendu les données accessibles aux développeurs et aux urbanistes.
L’expérience démontre qu’une infrastructure urbaine peut devenir un support d’innovation numérique sans avoir été initialement conçue par une grande entreprise technologique.

L’entreprise sociale Wecyclers transforme la collecte des déchets recyclables en activité économique, grâce à un système de récompenses destiné aux ménages.
Lagos et Accra, l’économie circulaire née des besoins quotidiens
Au Nigeria, Wecyclers a développé à Lagos un modèle de collecte de déchets recyclables fondé sur la proximité avec les ménages. Les habitants reçoivent des points échangeables contre des récompenses, tandis que les matériaux récupérés rejoignent les circuits industriels.
Cette initiative associe organisation locale, outils numériques et valorisation de ressources autrefois abandonnées.
À Accra, au Ghana, les métiers de la réparation et de la récupération électronique révèlent une autre réalité. Après la démolition du site d’Agbogbloshie en 2021, ces activités ont continué à se réorganiser dans différents espaces urbains.
Une étude publiée en juin 2026 montre cependant que cette adaptation s’accompagne de nouvelles formes de précarité. La récupération de matériaux conserve une valeur économique, mais expose aussi les travailleurs à des risques sanitaires et environnementaux importants.
Faire de l’ingéniosité une véritable force économique

Le projet Digital Matatus cartographie les itinéraires des minibus grâce aux données GPS, facilitant leur intégration aux applications de mobilité urbaine.
Ces expériences témoignent d’une capacité d’adaptation remarquable. Elles montrent également que les économies populaires ne fonctionnent pas séparément des entreprises modernes : elles alimentent des chaînes d’approvisionnement, fournissent des services et produisent des connaissances utiles à l’aménagement urbain.
Leur développement reste pourtant limité par l’accès au financement, l’absence de protection sociale et la faiblesse des infrastructures.
Pour les villes africaines, l’enjeu n’est donc pas de célébrer indéfiniment la débrouillardise, mais d’accompagner sa transformation en activités mieux rémunérées, mieux équipées et davantage protégées.
Car l’économie de demain ne naîtra pas seulement de technologies nouvelles. Elle dépendra aussi de la capacité à reconnaître, améliorer et valoriser les solutions que les populations ont déjà inventées.
La Rédaction
Sources : OIT — Économie informelle en Afrique, octobre 2026 ; MIT — Projet Digital Matatus ; Wecyclers — Modèle de collecte et de recyclage ; Environment and Planning A — Étude sur l’économie des déchets électroniques à Accra, juin 2026.

