Né à Lubumbashi en 1973, Henri Kalama Akulez appartient à cette génération d’artistes pour lesquels la pratique ne se dissocie plus de la pensée. Formé d’abord en République Démocratique du Congo, puis longuement en Chine où il obtient un doctorat en arts plastiques et en phénoménologie, il construit une trajectoire singulière, à la croisée des cultures, des disciplines et des régimes de perception. Cette double inscription, à la fois africaine et internationale, ne produit pas un art de synthèse, mais une œuvre tendue vers une interrogation fondamentale : que peut encore la peinture face à un monde saturé d’images et de récits ?
Actuel Directeur général de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, Henri Kalama inscrit cette question dans une pratique exigeante qui refuse toute assignation identitaire et toute facilité formelle. Son travail ne cherche ni à illustrer une appartenance, ni à répondre aux attentes d’un regard extérieur. Il se développe comme une recherche, où chaque toile devient le lieu d’une expérience.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’exposition ABSTRAIRE, présentée notamment à Texaf Bilembo avant de circuler dans d’autres espaces de la capitale congolaise. Plus qu’un simple ensemble d’œuvres, cette exposition propose une traversée cohérente d’un travail où l’abstraction ne relève ni d’un choix esthétique, ni d’une appartenance à une tradition, mais d’une nécessité. Abstraire, ici, consiste à retirer les évidences du visible pour en révéler les tensions, les strates, les zones de résistance.
Une exposition pensée comme traversée


Présentée notamment à Texaf Bilembo, puis au Monde des Flamboyants de TMB Bank et à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, l’exposition ABSTRAIRE ne relève ni de la simple présentation d’œuvres, ni d’un accrochage rétrospectif. Elle se déploie comme une construction rigoureuse, presque architectonique, où chaque série agit comme un seuil, une mise à l’épreuve du regard.
Cette itinérance inscrit la peinture dans des espaces aux fonctions différentes, culturelles, bancaires, académiques, et déplace ainsi les conditions de réception. L’œuvre ne s’adresse pas à un seul type de public. Elle circule, se confronte, résiste. Ce déplacement spatial prolonge en réalité une dynamique interne à la peinture elle-même : celle d’un refus de fixation.
Le titre, ABSTRAIRE, ne doit pas être compris comme une désignation formelle. Il fonctionne comme un verbe, un geste. Abstraire, ici, consiste à retirer pour faire apparaître autrement, à soustraire les évidences pour ouvrir une expérience plus dense du visible.
Une pensée de la peinture au-delà de l’image


Formé à la phénoménologie, notamment au cours de son long séjour en Chine, Henri Kalama inscrit son travail dans une réflexion où la peinture dépasse largement la question de l’image. Il ne s’agit pas de produire des formes, mais d’interroger les conditions de leur apparition.
Dans ABSTRAIRE, cette orientation se manifeste par une attention particulière portée à la matière. Les surfaces ne sont jamais lisses. Elles sont travaillées, reprises, stratifiées. Chaque toile conserve les traces d’un processus, d’une accumulation de gestes qui ne cherchent pas à s’effacer.
La peinture devient ainsi un espace de tension entre ce qui se donne et ce qui se retire. Rien n’est immédiatement lisible. Le regard est contraint de s’attarder, de revenir, de se perdre. Cette résistance à la lisibilité rapide constitue l’un des enjeux majeurs de l’exposition.
Le livre ABSTRAIRE : prolongement écrit de l’exposition

Parallèlement à l’exposition, Henri Kalama Akulez publiaitABSTRAIRE, un ouvrage de 224 pages, lancé le 24 mai 2025 à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. Publié aux éditions Weyrich Africa sous la direction de Chantal Tombu, historienne de l’art et directrice de Texaf Bilembo, le livre ne se limite pas à illustrer l’exposition. Il constitue un véritable essai sur la pratique de l’abstraction, mêlant réflexion théorique, récit de parcours et documentation visuelle.
Des contributions de Simon Njami, Martin Fortuné Mukendji, Hans De Wolf, Aimé Mpane et Lambert Kabatantshienrichissent l’ouvrage. Le livre prolonge la démarche de Kalama, montrant comment la peinture abstraite peut devenir un espace de mémoire, de geste et de réflexion critique. Il constitue ainsi un guide et un espace autonome de pensée pour les étudiants, chercheurs et amateurs d’art.
Richard Laté Lawson-Body

